lundi 12 juin 2017

Les dangers de la drogue

Mario Soucy était un gars sans soucis qui savait comment s'y prendre pour ne pas s'en faire. Ce jeune homme d'à peine quarante ans résistait à toutes les formes de pressions sociales en ayant recours à la marijuana pour planer au-dessus du monde.

Fonctionnaire au Ministère des ponts couverts et des bâtons de hockey en résine de synthèse du Québec (le MPCBHRSQ), Mario Soucy serait sans doute devenu fou s'il n'avait pas eu ce moyen de surmonter le stress et l'agitation inutiles de ses collègues qui se droguaient sous recommandation du médecin avec des pilules mille fois plus susceptibles d'affecter leur état d'esprit et de les rendre végétatifs.

Extérieurement, Mario Soucy n'avait pas l'air d'un drogué. Il avait les cheveux courts, le teint rose et portait même des vêtements propres. Il ne fumait pas la cigarette qui plus est. Rien ne laissait croire qu'il fumait au moins un gramme par jour en écoutant Bob Marley et Lee Scratch Perry.

Or, Mario avait reçu la visite d'un de ses anciens pushers du temps où il vivait à Granby. Il l'avait hébergé pour la nuit. Gonzo, son pusher, n'était évidemment pas arrivé les mains vides. Le petit bonhomme malingre avait avec lui le produit de ses récoltes et quelques dérivés dont du finger hasch. Les deux compères avaient fumé toute la soirée en parlant du bon vieux temps. Et, le matin venu, juste avant de se quitter, Gonzo avait donné une livre de cannabis à son ami.

-Prend ça mon chum... Tu m'en r'donneras des nouvelles... I'm still flying out man...

Le matin, avant que de se rendre au travail, Mario Soucy avait pris l'habitude de se réfugier sous l'abri des joueurs d'un terrain de baseball adjacent à son bureau. Il n'y avait personne pour le voir ou le contrarier le matin. Il sortait son calumet et contemplait les volutes de fumée qui sortaient de sa bouche et de ses narines.

C'est ce qu'il fit ce matin-là, comme d'habitude, à la différence que le cannabis de Gonzo était un peu plus stupéfiant que celui auquel il s'était accoutumé.

-Bof! Personne ne va s'en rendre compte... Il n'y a rien de spécial aujourd'hui... J'ai envie d'planer... J'ai l'impression que j'suis moins gelé qu'les autres anyway même quand j'suis gelé raide... J'sais bien c'que l'pharmacien leur donne pour être légumes comme ils le sont...

Mario fuma donc une pipée, puis deux et même trois.

Pas besoin de vous dire qu'il planait après sa dernière bouffée. Le soleil miroitait sur les eaux de l'étang. Les petits oiseaux gazouillaient. Les nuages prenaient des formes merveilleuses. Bref, Mario Soucy était heureux à en pleurer de joie. Il se surprit lui-même à essuyer une larme qui coulait sur sa joue.

-Le stock de Gonzo est bon en tabarnak! s'exclama-t-il. Oua! J'toucherai pas à terre ce matin... J'vais me réfugier dans mes affaires et ne parler à personne autrement ils vont penser que j'suis gelé tight...

Mario plana jusqu'à son bureau avec son sourire béat de militant pour la paix et l'amour dans le monde.

Il croyait être à peu près seul ce matin-là, se faire un café et s'enfermer dans ses affaires en travaillant comme s'il aimait travailler...

-J'suis tellement gelé que j'vais abattre tout le boulot d'un mois en une journée pour ne pas que ça paraisse, se dit-il en lui-même.

Malheureusement pour lui, il y avait des tas de personne au bureau ce matin-là. Il y avait une réunion de tous les fonctionnaires du MPCBHRSQ... Il se rappelait qu'il devait lui-même présenter un rapport...

-J'suis dans 'a marde! pensa Mario. Comment j'va's faire pour ne pas avoir l'air frosté devant tout ces gens-là? J'plane beaucoup trop... J'ai l'impression de sortir de mes souliers... J'ai les yeux rouges comme ceux d'un lapin... J'va's perdre ma job!!!

Aux grands maux les grands remèdes. Mario Soucy se roula un joint vite fait et se réfugia dans les toilettes attenantes à l'Association des clowns du Québec pour le fumer. Il se mit un peu de parfum pour camoufler sa mauvaise odeur de moufette, se rinça la bouche avec un petit flacon de Listerine qu'il traînait toujours sur lui, puis mâcha une gomme à la menthe après s'être aussi désinfecté les trous de nez.

-Personne n'y verra rien si je me tais... Je vais leur remettre mon rapport par écrit... Puis je vais leur dire de le lire quand ils auront le temps... Et je ne parlerai pas... Sinon j'vais pogner l'fixe... J'suis trop high....

Cela faisait au moins une demie heure que Mario Soucy se trouvait dans la salle de réunion en compagnie d'une quarantaine de fonctionnaires. Il n'avait aucune idée de ce dont ils parlaient. Il tentait de se concentrer sur les photocopies qu'on lui avait remises. L'ordre du jour dansait devant ses yeux. Les lettres semblaient respirer. Il lui semblait même entendre White Rabbit de Jefferson Airplane...

-Free your head... Free your head...

-J'suis gelé en tabarnak! se dit-il en lui-même. Hostie que j'suis gelé!!!

-Mario... Ton rapport...

-Hum?

-Mario? La Terre appelle la Lune... Mario?

-Moui?

-Ton rapport Mario...

-Excusez-moi, j'me suis couché tard hier soir... Mon rapport est ici... Je vous prie d'en prendre chacun une copie... Heuuuuu...............Haem...............................

-Bien, déclara Walter Ortega, le directeur général, lequel avait un fort accent espagnol. Nous avons-gue aussi ouné bonné nouvellé à t'annon-g-cé Mario...

-Hum? Quoi?

-Nous avons-gue décidé dé t'accorder ouné promotionne... Tou fais de l'excellent-gue travail... Tou es minutieux, précise et rigoureux-gse tant dans-gue tes rapports que dans-gues tes coummounicationnes écrites... Nous vous annonçons-gue que Mario Soucy séra votré nouveau director rézional... Il entre en fonctionne auzourd'hui même en remplacement-gue de Magdeleine qui prend sa retraite...

-Quoi?

-Director rézional...

Il eut peine à comprendre ce qui lui arrivait. Convaincu qu'on allait le foutre dehors pour abus de drogues sur son lieu de travail, on le récompensait plutôt pour son beau travail, son calme légendaire, sa bonne humeur...

Après la réunion, Mario n'en croyait toujours pas ses oreilles. Walter Ortega s'approcha de lui avec une demande inusitée.

-Tou sens-gue un peut l'pot mon chum... T'aurais-tou d'quoi à foumer?

-Heu... Oui répondit spontanément le drogué. Veux-tu qu'on aille fumer dans le parc?

-Oui... Soy stressé aujourd'hui... Z'ai oublié mon herbe à la maison-gue... Crois-tou que les autres pourraient se zoindre à nous? Les autres que j'sais qu'i' foument déjà?

-Bien sûr... Quand y'en a pour deux y'en a pour vingt...

Mario Soucy roula un, deux puis cinq joints.

Une dizaine des directeurs régionaux accompagnèrent Walter et Mario dans le parc. Ils fumèrent, toussèrent et se sentirent les humains les plus heureux du monde en contemplant les nuages.

-Oua! exulta Walter. C'est du christie de bon-gue pot ça mio amigo!

-La pura vida, Walter, la pura vida... lui répondit Mario.

La journée se poursuivit de façon tout à fait décontractée. Les directeurs riaient pour un rien. Tout était cool.

Mario revint chez-lui la tête et le coeur légers. Il ne comprenait pas vraiment ce qui lui était arrivé, pourquoi il avait drogué tous les directeurs régionaux du MPCBHRSQ avec le cannabis que lui avait laissé Gonzo.

Il en fuma un autre en compagnie de Walter qui l'accompagna chez-lui.

-Man... El monde s'en fait pour rien-gue, hombre, philosopha Walter. Yo soy un hombre sincero de donde crece la palma...

-Tu as raison hombre... Tiens essaie-moi ça... C'est un space cake que m'a laissé mon ami...

Les deux nouveaux amis jammèrent un peu. Mario grattait sa guitare et Walter tapait sur un tamtam.

-Guantanamera! Guajira Guantanemera! entonnèrent-ils.

Le soleil se couchait sur la galerie de Mario. La sangria était fraîche. Et deux de ses belles voisines ne demandaient pas mieux que de passer la soirée avec ces joyeux comparses qui n'arrêtaient plus de dire que la vie était belle.



2 commentaires:

monde indien a dit...

Un train peut en cacher un autre : il y a peu , à ma femme et moi , un ami d ' un ami nous a donné une petite boulette de haschich - d ' habitude on met au moins 6 mois à la liquider tellement on fume rarement - eh bien cette fois çi le produit était tellement étrange , nous a donné de tels maux de tête qu ' on a fini par mettre la boulette à la poubelle - attention aux contre-façons ! - Ton ami fumeur s ' en est bien sorti - heureux homme -

Gaétan Bouchard a dit...

@Monde indien: Tu fais bien de le mentionner. La drogue sous le contrôle du crime organisé ne garantit pas la pureté du produit. Le Fentanyl, une drogue 100 plus puissante que l'héroïne utilisée pour le traitement de la douleur des cancéreux, est parfois ajoutée à certains psychotropes pour augmenter l'effet de dépendance. Personnellement, je ne fume plus depuis deux ans et demi. Cependant, il me reste des récits en mémoire... Le Canada est par ailleurs sur le point de légaliser le cannabis. Cela devrait avoir lieu le 1er juillet 2018. C'est déjà le cas pour quatre États américains. La prohibition de l'alcool et des psychotropes est une catastrophe qui a mis des mitraillettes entre les mains des criminels. L'État, malgré ses défauts, pourrait contrôler la qualité du produit et financer les thérapies pour toxicomanes avec les profits de la vente, comme c'est le cas pour l'alcool qui est sous contrôle d'une société d'État.