jeudi 22 juin 2017

Positif


Conversation entendue dans une salle d'attente

Un vieux et une vieille étaient assis près de moi et discutaient ensemble. Ils ne se connaissaient visiblement pas puisqu'ils se vouvoyaient l'un l'autre. 

Tous les deux avaient plus de soixante-dix ans. Le vieux était de Saint-Ubalde, près de Sainte-Anne-de-la-Pérade. La vieille était de Montréal mais était venue s'établir à Trois-Rivières où c'est beaucoup moins cher pour vivre sa retraite à l'abri des soucis financiers.

Le vieux avait la face ridée comme une vieille pomme séchée. Par contre, il avait l'air encore solide. Des nerfs jaillissaient de ses bras, de son cou. On voyait qu'il avait travaillé dur dans sa jeunesse. Je sus qu'il avait livré des patates la majeure partie de sa vie, en plus d'avoir travaillé un peu à Vancouver et à Détroit, aux États-Unis.

-Mon père a accouché lui-même ma mère de ses sept enfants... On n'était pas riche, même si mon père faisait des bons salaires pour l'époque... El monde n'avait pas les moyens d'faire venir le médecin dans les années '30... Ça coûtait cher un docteur... Ça fait qu'mon père s'est débrouillé pour aider ma mère à accoucher, comme tout l'monde el' faisait au village... Y'étaient pas les seuls qui faisaient d'même...

-C'était la misère noire! ajouta la dame qui n'était pas fripée du tout pour son âge. Peut-être parce qu'elle accusait un léger excès de poids. Ce qui est toujours bon pour la peau.

-La misère noire? Oui... En seulement qu'el' monde s'entraidait... Personne avait rien mais personne ignorait l'autre quand y'avait besoin d'aide...

-Aujourd'hui, quand un bébé est malade, il suffit d'aller à l'urgence ou au CLSC pis tout est gratis...

-Ouin... C'est vrai... Par contre el monde est malade dans 'a tête... la psychologie... y'ont des bobos psychologiques...

-J'ai entendu dire, monsieur, que Québec c'est là où y'a l'plus de suicides dans l'monde...

-J'ai entendu ça aussi... Tout l'monde s'ignore... Tout l'monde crève tout seul dans son coin sans s'faire aider... Tout l'monde a peur d'tout un chacun... C'est pire que dans notre temps même si ç'a l'air mieux...

-Vous dites que vous avez resté aux États-Unis? Pourquoi vous êtes revenus?

-J'vivais à Détroit... C'était beau Détroit dans l'temps... Mais quand les shops d'automobiles ont fermé, c'est devenu une ville fantôme... J'me sentais plus en sécurité rien qu'à marcher dans la rue...  Ça fait que j'suis r'venu icitte...

-Moé 'ssi... À Montréal c'était trop cher... On est bien à Trois-Rivières...

-On en a vécu d'la misère... C'était encore pire pour nos parents... Mon père avait pas d'autos... rien qu'un bicycle... I' faisait toutte en bicycle... Pis fallait pas toucher à son bicycle, oh non! c'était comme la prunelle de ses yeux comme i' disent...

-J'cré bin...

-Les jeunes savent pas la chance qui z'ont... Moé, j'aurais aimé ça aller école pis apprendre à compter... Peut-être que j's'rais riche aujourd'hui au lieu d'vivre de ma pension d'la compagnie... Maudite affaire. J'ai fini en septième année... Fallait travailler... Pas l'temps d'apprendre que l'Afrique c'est pas un pays, mais un continent... J'dis ça parce que ma fille a travaillé en Afrique...

-Moé 'ssi m'sieur. J'aimais surtout l'français pis les dictées... Mais fallait travailler comme vous dites... J'ai fini en huitième année... Pis j'ai tout d'suite travaillé dans une shop de couture à Lachine...

-El pire, c'est qu'on avançait dans l'temps... Même dans l'temps d'Duplessis l'avenir devenait mieux... Les salaires augmentaient... les conditions s'amélioraient... on a pu s'acheter un char, une maison... avoir une retraite...

-On sait même pas si les jeunes vont avoir une retraite...

-Ouin... C'est comme si on r'venait au temps de nos grands-parents... Ma fille est monoparentale, pas d'char, pas d'maison... Elle a deux enfants... J'essaye de l'aider comme ej' peux... Elle a eu ses enfants à 40 ans... Deux jumeaux... Cré poireau... Est r'venu d'Afrique, travailleuse d'l'humanitaire, pis là j'pense qu'elle a une subvention pour travailler dans une friperie d'vieux linge...

Le vieux et la vieille ouvrirent leur portefeuille pour s'échanger des photos de leurs petits enfants. Ils avaient le regard qui brille.

-On  est heureux quand i' sont heureux, hein madame?

-Certain... Si seulement ça pouvait aller mieux pour eux autres que pour nous autres... Quel parent voudrait que ce soit pire pour ses enfants, hein? Maudit monde de fous!

***

Mon numéro apparut sur l'afficheur de la salle d'attente du Centre de prélèvements sanguins. A-006 guichet 10. Je n'ai pas pu entendre le reste de leur conversation. Néanmoins, elle s'est poursuivie dans ma tête. Je remercie ces vieux inconnus de m'avoir fait voyager dans leur monde et dans leur temps.

mercredi 21 juin 2017

Deux nouvelles toiles

Je vous présente deux nouvelles toiles que je viens tout juste de terminer.

SVP tenir les portes fermées, acrylique sur toile, 12 X 18 po.

Mme Quatrevingt, acrylique sur toile, 6 X 8 po.

Fête du soleil

C'est aujourd'hui la Journée nationale des Autochtones qui coïncide avec la Journée internationale des Aborigènes ainsi qu'avec le solstice d'été.

Il était coutume chez les Sioux que des membres de la tribu se prêtent à un exercice tout à fait singulier pour souligner la fête du soleil. Ils se rentraient des flèches dans la poitrine et reliaient celles-ci à une corde qui était attachée autour d'un arbre. Puis ils dansaient jusqu'à l'épuisement au son des tambours qui imitaient le rythme cardiaque pour provoquer une forme de transe. On suppose que les participants étaient drogués: datura, psilocybe, etc.

Lorsqu'ils tombaient, les flèches arrachaient la peau de leur poitrine et leur laissent à jamais des marques de scarification. 

Sitting Bull, homme-médecine et chef religieux des Sioux Lakotas, se fit traiter de barbare pour avoir célébrer le soleil selon cette coutume pratiquée depuis des milliers d'années. Cela servit même de justification à l'intervention de l'armée pour mater les Sioux de cette réserve placée sous le contrôle du gouvernement des États-Unis. Cela mena, ultimement, au massacre de Wounded Knee.

Plus question que Sitting Bull excite les Sioux avec la danse du soleil, la danse du Grand Esprit, la danse des fantômes et la danse de la lune.

On priva les Sioux de leur territoire et de leurs coutumes comme le gouvernement israëlien l'a fait avec les Palestiniens pour favoriser la colonisation. Dans un cas comme dans l'autre, la religion d'autrui passa pour barbare. Comme si les «Sauvages»  méritaient d'être traités comme des sous-hommes...

***

Revenons à la Fête du soleil.

Je ne la fêterai probablement pas en me rentrant des flèches dans la poitrine.

Je ne risque pas plus de danser pieds nus sur la terre sacrée.

Bref, je ne ferai probablement rien de spécial pour l'occasion.

Je vais boire de l'eau. Et je vais être à jeun jusqu'à demain matin puisque j'ai une prise de sang au programme pour un examen de routine.

Que me reste-t-il de mes racines autochtones? Pas grand chose. Un vague souvenir entretenu par des livres. L'écho déformé des Robes noires qui ont rédigé les Relations des Jésuites.

Je m'en veux de ne pas parler une langue autochtone.

Je me reproche de ne connaître que superficiellement la culture d'un monde auquel je suis pourtant génétiquement relié.

Pourquoi ne nous a-t-on rien enseigné à l'école?

***


C'était en 1997. J'étais à bord du train panoramique de la ligne Quebec North Shore and Labrador qui relie Schefferville à Sept-Îles via Labrador City.

La vue était splendide. Des paysages à couper le souffle, évidemment. On voyait de temps à autres des ours et des structures de wigwams abandonnés.

Des Innus étaient à bord du train et discutaient entre eux. 

Je leur ai d'abord adressé la parole en anglais.

-Good morning! How're you doin'?

Pas un mot.

Je leur ai donc parlé en français.

-Bonjour, comment ça va?

Ils se regardèrent les uns et les autres sans me répondre en continuant de parler innu.

-They don't speak French or English, finit par me dire l'un d'entre eux pour répondre à mon désarroi. They only speak Innu...

Je ne croyais pas que c'était encore possible de trouver des Autochtones qui ne parlaient aucune des deux langues officielles du pays à l'aube de l'an 2000. Je pensais qu'ils devaient plutôt parler leur langue ancestrale comme les Cajuns de la Louisiane baragouinent le français. Je me trompais. Il y avait encore des Innus dans ce pays qui avaient échappé à l'école où l'on apprend à désapprendre ses coutumes, sa culture et sa religion. Je ne saurais vous dire comment. Peut-être sont-ils demeurés cachés dans le bois, sur leur trapline. tout le long de leur enfance et de leur adolescence...

Quoi qu'il en soit, cela m'a ému.

Je me suis senti petit et ignorant cette fois-là.

Et, vrai comme je suis là, j'ai eu l'envie moi aussi de m'enfoncer dans les bois pour fuir ma civilisation aliénante, mon petit monde étriqué générateur d'humiliation et d'iniquité envers les humains qui ont le malheur de ne pas devenir ce que l'on attend d'eux.

J'aurai donc une pensée pour les Innus aujourd'hui, à défaut de faire une danse du soleil.

Bonne Journée nationale des Autochtones aux guerriers de l'arc-en-ciel dont parlait la vieille prophétie transmise par William Commanda. Bonne journée aux aborigènes ainsi qu'à tous les Blancs, Noirs ou Jaunes qui s'associent aux Autochtones pour ne former qu'une seule tribu de vrais humains.




mardi 20 juin 2017

Le troll


Écrivain public



Je mets ma plume à la disposition du public pour une durée limitée. Profitez de mes 20 années d'expérience à titre de rédacteur technique. Rabais de 20% pour les 10 premiers clients. Prix d'ami. Mon courriel: bouchard.gaetan@gmail.com

Les Landry étaient pauvres comme d'la gale

Les Landry vivaient dans un appartement où l'air rentrait de partout. C'était suffocant l'hiver comme l'été. L'hiver parce que les Landry chauffaient à l'huile qui ne leur laissait qu'une alternative: soit geler comme des canards ou suffoquer.

Il était impossible de tempérer la chaleur du baril d'huile qui trônait au milieu de la cuisine. L'hiver, il fallait donc que le baril chauffe jusqu'à ce que les tuyaux noirs aient l'apparence du fer blanc. 

Ginette Landry, la mère du foyer, faisait sécher le linge dans la maison. Ce qui contribuait à augmenter l'humidité. On s'y sentait toujours comme dans une serre tropicale. Les murs des chambres étaient couverts de moisissure. Ginette les désinfectait à l'eau de javel une fois par semaine mais ça revenait toujours. 

L'été ce n'était guère mieux. Les Landry n'avaient pas l'air climatisé. Ils avaient l'air vicié d'une rue sans arbres située à deux pas d'une usine de textile. Les ventilateurs n'arrivaient pas à refroidir la pièce. C'était pire lorsqu'il pleuvait. D'autant plus que Ginette faisait tout de même sécher son linge à l'intérieur. 

Pour tout dire, les Landry étaient pauvres. Pauvres comme de la gale. D'ailleurs, ils l'avaient déjà attrapé, la gale, et ça n'avait pas été une mince affaire que de s'en débarrasser. D'autant plus que les Landry vivaient à la «cenne» près, sans économies, sans carte de crédit. La moindre dépense imprévue devenait une calamité: le petit dernier qui avait besoin de lunettes, la télé qui ne fonctionnait plus, la laveuse qui avait rendue l'âme, les dents qui devaient être remplacées par un dentier et, bien sûr, les poux, la rougeole, la varicelle, la gale et tout le reste. Leur seul luxe était de fumer la cigarette et de boire du Kik Cola.

Gino Landry, le père, était weaver à l'usine de textile autour de laquelle s'était constitué un faubourg à la mélasse. Il ne faisait pas un gros salaire et était un peu dur de la feuille après avoir passé vingt ans à subir les bruits incessants des machines. Gino ne buvait que de l'eau et du Kik Cola parce qu'il n'avait pas les moyens de se saouler. Il ne voulait surtout pas que ses enfants manquent de lait ou de Kik Cola. Gino n'avait pas d'automobile, évidemment, mais il n'était pas tout seul dans cette situation. C'était plutôt la norme dans le quartier au début des années '70. Seulement Georges Marchand avait un char. Et encore qu'il n'était pas beau. C'était un vieux Hornet toujours brisé.

Ginette Landry était retournée travailler lorsque Éric, le petit dernier, eut dix ans. Il pouvait se faire garder par ses frères et soeurs plus âgés. Il y avait encore six enfants dans la maison, dont trois gars et trois filles. La plus vieille, Hélène, avait 17 ans. Luc 16 ans. Lucie 15 ans. Manon 14 ans. Pierre 13 ans et Éric 10 ans.

Ginette était retournée travailler au Restaurant Canada où le patron Armand Veilleux, alias le Gros Calice, ne cessait de lui pincer les fesses et de lui demander des pipes qu'elle lui refusait. Pour se consoler, le Gros Calice disait de Ginette qu'elle devait se mettre un sac sur la tête pour faire bander son mari compte tenu que ses dents étaient pourries et qu'elle avait des poches sous les yeux. Évidemment, Ginette ne parlait à personne de ces petits désagréments, surtout pas à son mari Gino, un vrai soupe au lait qui aurait tué le gros calice s'il l'avait su.

Bref, les Landry étaient raides pauvres même s'ils travaillaient tous, hormis Éric qui se faisait déjà achaler pour passer des journaux.

-On n'sera pas toujours là pour te faire vivre! lui disaient ses parents dans le souci d'en faire un homme.

-J'ai peur des chiens... J'veux pas passer les journaux! répétait Éric, alias Ti-Ric.

-Va falloir que tu t'trouves de quoi! lui ordonna son père. T'es pas pour passer encore toutte ton été sur la galerie à rien crisser! C'est pas vrai que j'va's toujours te donner d'l'argent!

-Mes amis y reçoivent une paye à chaque semaine...

-Qui ça tes amis?

-Rivard... Son père lui donne cinq piastres par semaine...

-Le gars d'Méo Rivard? Méo travaille à 'a Dompack! Sont payés el' double de c'que j'gagne... Si c'est pas l'triple... Chu pas la banque à Jos Violon mon ti-gars! Chu pauvre moé!

-C'est qui Jos Violon?

-Laisse faire... J'me comprends...

-T'aurais pas une piastre Pa?

-Pauvre ti-gars... I' m'reste même pas trente sous... J'ai dû mettre ma paye sur les lunettes de Manon... Pis en plus faut que j't'achète un K-Way la semaine prochaine... La paye est pas sitôt rentrée qu'est toutte dépensée sacrament! Mon seul plaisir c'est d'fumer pis d'boire du Kik... J'va's jamais au théâtre voir des p'tites vues... J'sors pas au resto... Rien calice de tabarnak!

Éric se résigna presque à vivre toute la semaine sans un sou.

Puis il eut comme un flash. Il pourrait voler des bouteilles vides dans le quartier et aller les revendre au dépanneur. Les voisins en laissaient souvent traîner sur leur galerie. Il suffisait de ne pas se faire prendre...

Ti-Ric partit donc voir son copain Rémi qui était tout aussi pauvre que lui, sinon plus.

-Rémi, j'ai une bonne affaire à t'proposer...

Le petit Rémi n'avait pas de surnom. Ti-Rémi ça sonnait mal. Rémi suffisait dans son cas pour le désigner. Il avait l'âge de Ti-Ric et ses parents ne travaillaient pas. Il se nourrissait essentiellement de pain passé date et de beurre d'arachides. Les seuls bonbons qu'il mangeait sont ceux que les enfants un peu plus riches jetaient sur les trottoirs. Rémi enlevait le sable et les fourmis puis, hop! un bon suçon...

-C'est quoi ton plan? lui demanda Rémi en suçant son suçon usagé.

-On va voler des bouteilles vides sur les galeries des voisins pis on va aller les revendre au dépanneur... Toé tu vas checker si quelqu'un s'en vient pendant que j'va's les voler... Ok?

-Ok, acquiesça Rémi.

Les deux voyous réussirent leur coup. Par contre, c'était aussi compliqué que de travailler. Ils avaient eu chaud et trouvaient que sept dollars et cinquante-cinq sous c'était pas cher payé pour deux heures d'ouvrage.

-Va falloir penser à autre chose, parce que j'sue comme un porc Rémi!

-Moé 'ssi... C'est trop de job voler des bouteilles vides... J'me sens plus les mains ni les pieds...

-Faudrait arracher une patente de parking pis la démolir pour prendre les trente sous qu'i' y a d'dans...

-Comment tu veux qu'on fasse ça?

-J'sais pas... Ça doit s'dévisser...

-On sera jamais capable rien qu'no's deux.

-J'va's aller chercher des renforts...

Le soir même, une dizaine de jeunes garçons s'activaient autour d'une borne de stationnement qu'ils réussirent finalement à dévisser et à rapporter dans un terrain vague loin des regards indiscrets. Ils passèrent au moins deux heures à la frapper avec de grosses pierres dans l'espoir de récupérer les pièces de monnaie. Rien à faire! C'était fait solide. Tous les jeunes avaient chaud et commençaient à se décourager.

-C'est pas faisable tabarnak!!! hurla Rémi.

-J'ai un plan! annonça Ti-Ric.

-C'est quoi ton plan? demanda le gros Martel.

-On va monter su' l'pont de l'autoroute pis on va laisser tomber la patente de parking en bas su' l'asphalte... 

Ils firent comme Ti-Ric disait et, fort heureusement, la borne éclata pour libérer quelques pièces de monnaie sur la chaussée.

Il n'y avait pas de quoi s'acheter une pizza. C'était encore moins payant que les bouteilles consignées, à peine quatre dollars qu'il fallait séparer en dix...

Ti-Ric revint à la maison. Il avait la mine déconfite. Il se mit même à penser qu'il devrait passer des journaux... Peut-être qu'il pourrait de munir d'un bâton pour se protéger des chiens pendant sa distribution...

-Non! Calice c'est pas vrai que j'va's faire une job de cul! s'indigna Ti-Ric. Sinon comment une fille va un jour s'intéresser à moé?

Ce moment, aussi banal soit-il, fut celui qui l'emmena à devenir un vrai criminel.

***

Les années passèrent.

Ti-Ric Landry contrôlait la distribution de drogue dans tout l'Est de la province. Rémi était devenu son bras droit. Une centaine de gars travaillaient pour lui.

Ses frères et soeurs étaient toujours aussi pauvres. Ses parents étaient morts en reniant leur petit dernier pour deux ou trois meurtres que Ti-Ric avait commis à l'époque où il avait pris le contrôle de l'Est.

Ti-Ric avait pourtant réussi dans la vie.

Il vivait dans une maison spacieuse, un vrai château pour tout dire, quelque part dans le coin de Rougemont. Il avait une grosse piscine, plusieurs autos, plusieurs motos et même un chalet dans les Laurentides. Les politiciens venaient le visiter pour manger dans sa main.

C'était le seul des Landry qui avait mis fin au cycle de la pauvreté. Et les Landry, plutôt que de lui rendre hommage, ne cessaient de lui cracher dessus et de le mépriser.

-On n'en veut pas de ton argent! lui avait dit Manon le jour où il lui avait tendu quelques milliers de dollars pour le fun.

Comme si l'argent ne valait rien... Ti-Ric se promit de ne plus jamais les revoir, les Landry.

-Qu'i' crèvent les tabarnaks! C'est vraiment une famille de caves... J'me demande comment ça s'fait que j'suis né dans c'te famille-là! Vont toujours être des trous d'cul... Manon qu'y'a même pas de dents en avant... Luc qui gratte sa guitare avec une gang de crottés pas d'vie... Pis les autres qui sont encore à loyer, pas d'char pis pas d'maison... Une vraie gang de trous d'cul...

Un jour où Ti-Ric se promenait en limousine dans la ville qui l'avait vu naître, il demanda à son chauffeur de le conduire dans le faubourg à la mélasse. C'était toujours et même beaucoup plus glauque. Les drogues que vendaient Ti-Ric dans le quartier avaient tué cette pauvreté vécue dignement pour la remplacer par la misère noire qui porte un fusil dans son pantalon et vous menace de vous faire passer out

Ti-Ric se disait que l'argent ne pousse pas dans les arbres et qu'il y en aura toujours qui ne feront rien pour s'aider...

-Décolle d'icitte Rémi! J'veux p'us voir c't'hostie d'quartier sale! On devrait raser ça avec des bulldozers pis bâtir un amphithéâtre par-dessus!

lundi 19 juin 2017

Les feux de l'amour


Balade dans la pauvreté sale de la P'tite Pologne

La ruelle de mon enfance (Google Street View)
Je me suis baladé du côté du quartier de mon enfance en fin de semaine. Une fête de quartier avait lieu dans le Parc des Pins, à Trois-Rivières, un parc honteusement renommé le Parc Jean-Béliveau.

Ce n'est pas tant que j'en veuille à Jean Béliveau. Je trouve que l'on n'honore pas suffisamment la nature. De plus, je m'insurge contre l'idée d'allouer des noms et des prénoms d'êtres humains à notre toponymie. Cela contrevient à l'esprit des Autochtones qui furent les premiers occupants du territoire. Cela ne se faisait pas, chez les aborigènes, que de souiller les lieux avec de la vanité humaine.

On dira encore que je fais une montagne avec rien. Et je m'en foutrai pas mal, comme d'habitude. D'autres se tairont mieux que moi pour toutes sortes de raisons qui, d'ailleurs, ne m'intéressent pas.

Revenons plutôt à la fête de quartier qui avait lieu dans le district... Marie-de-l'Incarnation. Marie-Quelque-Chose, une autre sainte bien plus importante que tous ces Sauvages qui vivaient ici depuis quelques millénaires et qu'on a oubliés dans la préhistoire de notre histoire préfabriquée de colons. Heureusement que les Autochtones se souciaient peu d'accoler leurs noms à des édifices, des rues ou des districts. La vanité a toujours été une affaire de Visages Pâles...

Je crains de ne jamais revenir sur cette fête de quartier si je m'abandonne à toutes sortes de digressions... Arrêtez-moi, quelqu'un!

***

Bon. La fête de quartier avait lieu au Parc des Pins. Il y avait autour d'une centaine de personnes rassemblés là. Il faisait chaud et humide. On transpirait sous les bras. Les enfants pouvaient profiter de jeux gonflables mais la pataugeoire était fermée. On a dû la vider parce qu'un vandale avait balancé une bouteille dans la pataugeoire la veille.

C'était d'autant plus dommage que l'entrée de la pataugeoire était gratuite ce jour-là. Le conseil municipal a décidé dans son infinie insignifiance de faire payer les pauvres cet été pour aller s'y tremper les orteils. Ce n'est pas un petit 2,75$ par-ci par-là qui va leur faire du tort. Ils n'ont qu'à cesser de boire du Pepsi. Ou bien à faire comme les bourgeois et à gagner honorablement leur vie. J'en connais même qui ont des piscines dans leur cour. Les pauvres n'ont qu'à faire comme eux au lieu de chialer que tout leur est dû...

Le conseiller municipal du district et candidat à la mairie Jean-François Aubin était sur les lieux pour mousser sa campagne. Il portait un complet sous cette chaleur suffocante. Ce qui m'a fait prendre conscience des énormes sacrifices que doivent faire les politiciens pour devenir calife à la place du calife.

Le lama, les poules, les lapins et les canards avaient chaud eux aussi même s'ils étaient tout nus. Ils limitaient leurs mouvements dans leurs cages tandis que les curieux s'attroupaient autour d'eux pour leur caresser le cabochon. Il y avait même des lézards et des serpents, dont un anaconda.

Ce qui m'a le plus frappé, cela dit, c'est la pauvreté et la misère. Elle suintait de partout. Jusque dans cette vente de garage organisée dans le même parc qui attirait bien plus de curieux que d'acheteurs.

Tant qu'à me trouver dans le quartier de mon enfance, quelque part entre la P'tite Pologne et Notre-Dame-des-Sept-Allégresses, j'en ai profité pour revisiter les lieux qui m'ont vu grandir, rire et pleurer.

Cela m'a donné un choc. C'était pauvre dans les années '70. Il y avait des sniffeux de colle dans le Parc des Pins et des motards trop pauvres pour s'acheter une moto, dont les Réincarnés qui régnaient dans le ghetto du haut de leur vélo aux poignées relevées. De temps à autres résonnait l'écho d'une fusillade à la mitraillette dans un bar malfamé. Cependant, une certaine forme de capitalisme rudimentaire donnait au quartier des allures un peu plus animées. On trouvait un dépanneur à tous les coins de rue, des barbiers, des restaurants, des épiceries, une boulangerie, une pâtisserie, une quincaillerie et j'en passe. Tous ces commerces ont fermé dans le tournant des années '80 avec l'arrivée du Super Calice et, bien sûr, la fermeture des usines qui faisaient vivre la plupart de mes frères et soeurs de misère.

Il n'est demeuré que des fenêtre placardées de panneaux de bois pressé, des logements qui n'ont pas été rénovés depuis 1981, des consommateurs de crystal meth, des assistés sociaux à vie, des candidats au suicide, etc.

C'était pauvre dans mon temps. Ça l'est encore aujourd'hui. Est-ce mieux ou pire? Pire, je dirais. On a pu croire, dans les années '50, '60 et même '70 que les choses allaient en s'améliorant. On a cessé d'y croire dans les années '80. L'espoir est disparu. Il n'y avait plus de futur. Il n'est resté que la pauvreté la plus glauque, l'absence de rêves auxquels s'accrocher, une vie de ghetto toujours plus misérable où les voisins peinent à se parler et à se regarder. On ne veille plus sur les perrons. On s'enferme dans son taudis à double tour de crainte de se faire voler par son voisin.

Vous direz sans doute que j'exagère. C'est vrai que j'exagère. Je ne devrais pas me promener dans la P'tite Pologne pour avoir les idées plus claires sur les progrès de notre belle société. Quand on quitte le nez des statistiques officielles on finit par avoir les idées noires. Ce n'est pas pour rien qu'on préfère voter pour un politicien qui porte un complet et, si possible, une cravate. On ne confierait tout de même pas son avenir à un sniffeux de colle. Ou, pire encore, à un poète. Ne devient pas Gérald Godin qui le veut bien.

Il y avait donc une fête de quartier en fin de semaine dans le district Marie-de-l'Incarnation. Il faisait chaud. La sueur me coulait dans la raie du cul.

Le IGA où j'étais commis d'épicerie abrite maintenant Moisson Mauricie.

Les dépanneurs sont devenus des logements chauds, humides et probablement pas trop cher. De quoi payer l'hypothèque des proprios qui habitent à Montréal et s'achètent l'Avenue de la Baltique au Monopoly pour 50$.

On trouve beaucoup de marchés aux puces et de bazars du n'importe quoi qui ouvrent pendant un mois ou deux avant de faire faillite, comme tout le reste autour.

Le logement où j'ai grandi n'est plus en papier-brique. Il est en revêtement de vinyle. On peut dire que c'est un progrès. Mais le bloc a toujours l'air aussi pauvre et misérable. Je me demande si les murs sont encore recouverts de moisissure comme dans mon temps, si les planchers sont toujours aussi croches, si les souris et les rats s'amusent encore dans la cave en terre battue.

Ma ruelle, le terrain de jeu de mon enfance, me pogne aux tripes. Les enfants qui y jouent me bouleversent comme si je me revoyais, jeune, pauvre, à préférer jouer à l'Indien plutôt qu'au cow-boy. Rêvent-ils de devenir cosmonautes ou bien de braquer une banque?

Une chance qu'il y avait la pêche sur la rivière et le fleuve quand j'étais jeune. Une chance que j'avais un vélo pour ne pas limiter ma connaissance du monde à ma petite ruelle.

Ont-ils seulement des vélos les enfants qui grandissent dans le quartier de mon enfance?

Peuvent-ils se permettre d'aller à la pataugeoire sans débourser un sou?

Est-ce que leurs parents travaillent?

Je n'en sais rien.

Mais tout concourt à me faire croire qu'on est plus dans la marde aujourd'hui qu'on ne l'était de mon temps dans la P'tite Pologne.

C'était la Fête de quartier dans le district de mon enfance. Et, franchement, je ne me sentais pas le coeur à la fête.

vendredi 16 juin 2017

En mode binaire


Chez l'opticien en bottes de skidoo

Grégoire se trouvait avec sa fiancée chez l'opticien. C'était l'été et les oiseaux gazouillaient dans les arbres. Cependant, on ne les entendait pas gazouiller dans la salle d'attente puisque toutes les fenêtres étaient fermées. Il faisait chaud et on avait cru bon de partir le système d'air climatisé.

Grégoire était un gros et grand gaillard qui aimait boire du thé. On n'en servait pas chez l'opticien et ça ne le perturbait pas outre mesure. Il prenait son mal en patience en compagnie de sa douce qui en profitait pour feuilleter des revues de l'année dernière, dont le palmarès des écoles de la revue L'Actualité.

La fiancée de Grégoire s'appelait Brigitte. Ce n'était pas vraiment sa fiancée puisqu'ils n'avaient pas l'intention de se marier. L'amour, pour eux, n'avait rien à voir avec les institutions. C'était justement pour les oublier qu'ils s'aimaient.

Brigitte aimait bien boire un café par jour et comme elle l'avait déjà pris ce matin-là elle ne songeait pas à en boire un autre même s'il y avait une machine à café chez l'opticien. Elle était jolie avec son teint café et ses lobes d'oreille. Son père était Écossais et sa mère Sénégalaise. Ça expliquait aussi cette manie qu'elle avait de siffler Scotland The Brave le matin.

Grégoire portait des bottes de motoneigiste ce jour-là. D'autres auraient dit des bottes de skidoo mais c'est moi qui décide comment les choses doivent se nommer. Et moi seul, nah!

N'empêche qu'on pouvait se demander pourquoi ce sacré Grégoire portait des bottes de skidoo en plein été. Peut-être n'avait-il pas d'autres chaussures?

Quoi qu'il en soit, la secrétaire de l'opticien, Luce Dumont, une petite dame d'un certain âge, vint le trouver pour lui prier de la suivre. Ce qu'il fit sans rechigner parce que c'est toujours comme ça que ça se passe avec ceux qui traînent dans les salles d'attente.

-Monsieur, vous allez vous étendre ici sur le sofa. Je vais prendre vos bottes...

-Bien sûr, dit Grégoire en s'étendant de tout son long.

La secrétaire lui ôta ses bottes de skidoo. Elle retira les pantoufles de feutre et, à la grande stupeur de Grégoire, les fit tremper dans une solution gélatineuse.

-Pourquoi faites-vous tremper mes feutres?

-C'est pour l'examen de la vue... répondit la secrétaire.

Grégoire ne comprit pas tout à fait le but de l'opération mais la laissa faire. Peut-être qu'il finirait par y voir clair.

Elle ôta ensuite les chaussettes de Grégoire qui se retrouva pieds nus sur le carrelage puisqu'elle lui ordonna de regagner la salle d'attente.

-Mais je suis pieds nus... madame...

-Ce ne sera pas long monsieur... Retourner dans la salle d'attente et on va vous appeler...

Brigitte ne comprenait pas ce que Grégoire faisait pieds nus.

-Où sont tes bottes de skidoo? Et tes chaussettes? lui demanda-t-elle.

-Elle les fait tremper dans une sorte de gélatine... Je ne sais pas pourquoi.

Au bout d'une heure, la secrétaire n'était toujours pas venue chercher Grégoire et le nombre de personnes qui attendaient n'avait cesser de s'accroître.

-Veux-tu bien m'dire c'qu'ils font? J'suis nus pieds! J'veux mes bottes!

Il alla donc voir la secrétaire et lui réclama ses bottes, ses feutres et ses chaussettes.

-Je veux mes bottes de skidoo madame! Je les veux tout de suite! s'indigna Grégoire.

-Encore quelques instants... Je vous les ramène...

-Faites vites car j'ai frette aux pieds!

Grégoire retourna à la salle d'attente. Il y avait toujours plus de patients dont une vieille paysanne coiffée d'un fichu bleu pâle qui tenait une poule entre ses bras et un petit panier d'oeufs à la coquille brune.

-Qu'est-ce qu'on fout ici? lui demanda Brigitte. Qu'ils te rapportent tes bottes de skidoo et qu'on s'en aille! J'ai jamais vu ça, voyons don'! Avoir à inspecter une paire de bottes de skidoo avant un examen de la vue...

Comme elle disait cela, Luce Dumont, la secrétaire, revint avec les chaussettes, les feutres et les bottes de skidoo de Grégoire. Ils étaient étrangement propres, sentaient bon et étaient bien secs.

-Je n'y comprends rien... murmura Grégoire.

-Et moi donc, susurra Brigitte.

-Il est important que les patients qui doivent passer un examen de la vue aient toujours des bottes de skidoo bien propres, expliqua la secrétaire en pointant le plafond avec son index.

Grégoire et Brigitte, incapables d'attendre plus longtemps, quittèrent le bureau de l'opticien.

C'était la canicule dehors.

Les bottes de skidoo de Grégoire semblaient fondre au soleil.

-Veux-tu bien m'dire pourquoi tu portes des bottes de skidoo l'été? lui demanda Brigitte. Tu as pourtant plusieurs paires de chaussures et même des sandales...

-J'sais pas, répondit-il.

Puis Grégoire se réveilla.

Ce n'était qu'un rêve.

Brigitte dormait encore à ses côtés.

Et il avait un peu mal à la tête...




jeudi 15 juin 2017

Le parfum


21 juin: pour un congé férié qui rend hommage aux Autochtones

Il est étonnant que le 21 juin, la Journée nationale des Autochtones, ne soit toujours pas un congé férié.

Il en va de même pour le 8 mars, Journée internationale des Femmes. C'est un congé férié un peu partout dans le monde, mais pas ici. Comme si le combat pour l'émancipation des femmes ne méritait pas d'être souligné.

Nous n'avons pourtant pas trop de congés fériés. Nous en avons seulement huit et nous faisons même piètre figure à ce titre. La France, le Japon, l'Inde, la Russie, la Chine et même les États-Unis nous dépassent à cet effet.

Pourquoi devrait-on faire du 21 juin un congé férié en l'honneur des Autochtones? Pour la même raison qu'il y a le Martin Luther King Day aux États-Unis.  Pour souligner le combat des Autochtones pour la pleine reconnaissance de leur souveraineté et de leurs droits civiques. Pour rappeler à notre mémoire collective le génocide dont ils ont été victimes. Pour réconcilier notre État avec les Premières Nations.

***

Je ne vous cacherai pas que je suis moi-même Métis. Ma grand-mère paternelle, Adrienne Létourneau, était une Anishnabeg liée à la réserve de Saint-Régis qui s'appelle maintenant Akwesasne. C'est une réserve attribuée aux Mohawks mais quelques Anishnabegs en font aussi partie.

Mon statut de Métis signifie aussi que j'ai une ascendance européenne. Une ascendance que je ne renie pas, d'autant plus que ce que vous lisez en ce moment est écrit en français standard.

Par contre, je suis conscient que les Québécois sont des colonisateurs qui se plaignent d'avoir été colonisés. Et qui jouent encore sur les deux tableaux.

Nous devrions avoir cette sensibilité supplémentaire pour nous permettre de promouvoir la pleine reconnaissance de droits et de l'histoire des Autochtones. Louis Riel n'était-il pas un Métis francophone? Notre sort ne fut-il pas parfois le même que celui de nos frères et soeurs autochtones?

Malheureusement, beaucoup de Québécois sont encore sourds et aveugles face aux revendications des Autochtones. La situation a tendance à changer avec les plus jeunes d'entre nous qui n'ont pas grandi dans la peur et le mépris des «Sauvages».  Les brumes du colonialisme européen s'estompent autant ici qu'en Algérie ou bien au Congo. Les vérités qui apparaissent ne sont pas toujours belles à voir. Et on comprend que ce qui est arrivé aux Autochtones du continent ressemble étrangement à ce qui est arrivé aux Palestiniens et aux Congolais. On les a dépouillés de leur territoire de façon brutale pour y installer des colonies. On a même prétendu que c'était pour les civiliser qu'on les dépossédait. Ici comme ailleurs, on a dit qu'il n'y avait rien avant que le colonisateur ne vienne détruire leurs villages.

Sitting Bull était avant tout un chef religieux. Les Sioux se sont reconnus en lui  parce que le désespoir était tel que Kitché Manitou semblait le dernier recours pour arrêter les déportations et les massacres.

Sitting Bull et les siens ont passé pour des terroristes, des voyous qui ne laissaient pas passer la civilisation, la chasse sportive des bisons et le christianisme. N'est-ce pas ce qui se produit encore et encore dans le monde actuel? Des peuples déportés, spoliés, humiliés, réduits à vivre dans des réserves surpeuplées où les conditions de vie sont exécrables? Se poser la question c'est y répondre. La réconciliation avec les Autochtones est le premier pas à faire pour aussi se réconcilier avec l'ensemble de l'humanité.

***

En plus de faire de la Journée nationale des Autochtones un congé férié, nous pourrions aussi songer à changer notre toponymie pour nous redonner à tous une occasion de retrouver la mémoire perdue de ce génocide culturel dont on commence à peine à parler.

D'abord, l'Amérique ne devrait plus s'appeler l'Amérique. Vous croyez que j'exagère? Leopoldville, au Congo, s'appelle maintenant Kinsasha. Léopold II, cet infâme personnage de l'histoire du colonialisme belge, ne méritait aucun hommage. Pourquoi l'Amérique devrait rendre hommage à Amerigo Vespucci? Devrait-on effacer plusieurs millénaires d'histoire humaine pour saluer la mémoire d'un obscur marin qui rêvait d'or facile à voler? Ce continent s'appelait et s'appelle encore l'Île de la Tortue pour les Autochtones. Il serait bien d'y revenir pour nous laver un peu la mémoire des exactions des conquistadors.

C'est d'autant plus ironique que jamais les Autochtones n'utilisaient de noms d'êtres humains pour désigner des lieux. Il ne leur serait jamais venu à l'idée de souiller la Terre Sacrée avec le nom d'un être humain. Il n'y avait pas de lac Bouchard, de rivière Saint-Maurice ou de fleuve Saint-Laurent pour eux. Mais le lac de la ouananiche, la rivière de l'enfilée d'aiguilles (Tapiskwan Sipi), le fleuve aux grandes eaux (Magtogoek)... Leur conception de la toponymie était essentiellement poétique, au contraire de la toponymie européenne qui sanctifie les conquérants, les maîtres de guerre, les rois, les seigneurs et autres personnages qui se croyaient au-dessus de tout un chacun, dont l'inspecteur général de la maréchaussée... L'humilité autochtone face à la nature nous est malheureusement étrangère. Pourtant, le monde change et nous constatons à tous les jours que nous avons souillé la Terre et qu'il faudra bien y remédier pour sauver la seule planète habitable que nous connaissions à ce jour.

***

D'aucuns diront que j'exagère. J'y suis habitué. Tant et si bien que je suis devenu imperméable à cette tradition toujours tenace de minimiser les revendications des Autochtones qui ne sont pourtant pas toutes d'ordre financier. Ils aimeraient entendre des excuses. Entendre que le monde a changé pour le mieux et qu'on n'étouffera plus leur histoire sous celle de Christophe Colomb, Amerigo Vespucci, Jacques Cartier ou Samuel de Champlain.

Une partie de moi-même est intimement liée à l'histoire de mes frères et soeurs autochtones. C'est bien plus qu'une raison génétique. C'est par humanité que je m'y sens relié. Tout comme je me sens relié à tous ceux et celles qui subissent et combattent l'injustice sociale partout sur la planète.

Les Autocthones ont été victimes de grandes injustices.

Ce serait justement leur rendre justice que de faire du 21 juin, qui est aussi la Journée internationale des Aborigènes, un congé férié pour tous les citoyens de l'Île de la Tortue, de l'Alaska jusqu'à la Terre de Feu.

Cela vaut bien une danse du soleil, n'est-ce pas?


mercredi 14 juin 2017

Mouche


Le dentier de Jack London et autres propos décousus

Ce matin je renonce à écrire un texte qui pourrait changer le monde...

Vous ne m'entendrez pas vous parler de colonialisme, d'impérialisme, de socialisme ou bien de terrorisme.

C'est presque l'été et la vie est douce. Les poissons sautent dans les rivières. Les fraises des champs arrivent sur les comptoirs.

Vais-je me taire pour autant? Vous savez bien que non. Je suis un vrai moulin à paroles. Plus j'écris et plus je me rends compte que je n'ai encore rien dit. Pourquoi tant parler, tant écrire? Parce qu'à force d'avoir fait mes gammes je veux composer des symphonies. Seraient-elles pathétiques qu'elles auraient au moins le mérite d'exister. Comme si cette vie que je prêtais aux mots prolongeait ma propre existence ou lui conférait à tout le moins plus de densité.

Et maintenant, qu'en est-il du dentier de Jack London? Soyez patients, je vous en prie, chers lecteurs et lectrices. Nous y viendrons bien assez vite.

***

Avant que de vous parler du dentier de Jack London, l'écrivain le plus célèbre et probablement le plus riche du vingtième siècle, avec peut-être Léon Tolstoï, je me dois de vous rapporter des propos décousus sur mes dernières vingt-quatre heures.

Il faisait chaud et humide hier. Je m'en allais au soleil sans casquette.

-Qu'est-ce que tu fais en plein soleil pas de casquette? me signifia une personne que j'ai connue dans mon enfance.

-Je ne porte jamais de casquette.

-Tu ne te mets pas de lotion à bronzage contre les coups de soleil?

-Non.

-Tu pourrais attraper le cancer.

-J'ai l'impression que j'attraperais le cancer si je me mettais de la lotion composée de je ne sais trop quelle merde chimique...

J'ai poursuivi ma route en plein soleil et sans casquette.

J'ai failli me faire écraser au moins trois fois par des automobilistes qui croient que les piétons devraient seulement emprunter la piste cyclable. Je suis demeuré zen autant que faire se peut avec ces abrutis. Il faut les comprendre. Ils sont tellement pressés, assis dans leur boîte de conserve à l'air climatisé. Comment un piéton peut-il se permettre de traverser la rue quand ces seigneurs du progrès sont sur la voie asphaltée? Pourquoi, d'ailleurs, y'a-t-il des passages piétonniers alors que le virage à droite sur feu rouge est autorisé? Quelques coups de klaxon et les abrutis de la droite jambon vous font savoir que vous êtes de trop dans leur monde de hyènes où les valeurs humaines ne comptent pour rien du tout.

***

Parlant de valeurs humaines, je ressens profondément la misère des gens. Je n'y trouve pas nécessairement de solutions. Mais cela me prend au coeur, puisque j'en ai un, justement.

En poursuivant ma promenade de bipède j'ai croisé une jeune dame noire. Elle avait les cheveux teints en blond. Les traits de son visage étaient jolis mais ses yeux étaient perdus dans les vapes.

Je scattais un air de jazz lorsque je l'ai croisée.

-Doubidou bidou bidouwap! faisais-je.

-Tu m'as-tu dit què'que chose? me demanda la Noire avec un fort accent québécois.

-Non. Je chantonnais.

-Aurais-tu trois piastres à m'donner?

-Non. Je n'ai rien. Désolé.

Et c'était vrai. Je n'avais pas de monnaie. Rien.

-Ouin bin j'entends d'quoi résonner dans tes poches... continua-t-elle.

-Ce sont mes clés...

-Voudrais-tu que j'te suce icitte dans l'fond d'la cour pour un paquet d'cigarettes? me dit-elle tout de go.

-Non merci, j'essaie d'arrêter...

Elle poursuivit son chemin en quête de trois dollars ou bien d'un paquet de cigarettes.

Une vie de misère parmi tant d'autres qui traîne sur les trottoirs de Trois-Rivières.

***

J'ai reçu en soiré la visite de l'un de mes meilleurs amis.

C'est un gars qui n'a rien d'une personne institutionnalisée qui viendrait vous écorcher les oreilles avec sa croyance en quelque chose qui vous écrase et vous rend la vie insupportable.

Je lui ai d'ailleurs signifié qu'aucune personne institutionnalisée ne fait partie de mon cercle d'amis, lequel n'est pas très large pour tout dire. Le contraire eut étonné...

Tous mes amis ont ceci en commun d'être des marginaux, des personnes qui cherchent une manière de vivre qui ne cadrent pas avec la norme socialement reconnue. S'ils ne sont pas des artistes, ils les tiennent en haute estime. Ce sont tous des gens qui vous donneraient leur chemise même si elle est sale et décousue. Ils ont tous en commun cette ironie et ce goût de vivre par-delà les discours creux des donneurs de leçons.

Cet ami, appelons-le Robert Rebselj, alias Robbob, n'est pas seulement qu'un musicien parmi tant d'autres. Ce Winnipégois d'origine judéo-serbo-croate est aussi un solide lecteur doté d'une mémoire exceptionnelle.

C'est là qu'intervient, bien entendu, le dentier de l'écrivain Jack London.

C'est que Robbob est en train de lire une biographie à propos de cet écrivain qui fut d'ailleurs mon premier coup de coeur littéraire. C'est le premier auteur dont j'aie lu les oeuvres complètes.

Ne me demandez pas quel est le nom du biographe ni le titre de cette biographie. Robbob me l'a dit mais je ne m'en souviens plus. Par contre, son anecdote était savoureuse.

Cela se passe en Corée lors de la guerre russo-japonaise de 1904-1905. La guerre vient d'être déclarée et Jack London y voit une occasion d'écrire un reportage pour faire un coup d'argent. Il s'achète donc un bateau et s'y rend tout fin seul pour en avoir le coeur net.

Il s'installe dans un hôtel, quelque part en Corée, non loin du front j'imagine.

Or, sa réputation le précède. Jack London est l'un des écrivains les plus lus de son temps. C'est une célébrité pour tout dire. Nous sommes encore à l'époque où l'on ne possède ni radio ni téléviseur pour se distraire.

Trois milles Coréens se sont rassemblés devant la chambre d'hôtel de Jack London.

London se dit que c'est la rançon de la gloire et se présente sur le balcon, devant la foule. Il en profite pour leur faire un long discours sur le socialisme.

-Et patati le socialisme, et patata la révolution prolétarienne...

Personne ne réagit dans la foule. Tout le monde semble indifférent à son discours.

Puis un Coréen s'approche de London pour lui expliquer pourquoi 3000 Coréens se trouvent debout devant lui.

C'est qu'ils ont entendu dire que Jack London aurait un partiel dans la bouche, ce qu'ils n'ont jamais vu et aimeraient bien voir au moins une fois dans leur vie.

Jack London, bon prince, cesse son discours socialiste et brandit fièrement son râtelier après l'avoir extirpé de sa bouche.

Tous les Coréens se mettent à l'applaudir à tout rompre!

Jack London brandit son partiel plusieurs fois du haut de son balcon, comme si c'était un appel à la révolution, et toujours les Coréens l'applaudissent et en redemandent!

Voilà le genre d'anecdotes que collectionne Robbob et lui vaut le malheur d'être mon ami.

Je ne serais pas surpris que ce soit pour lui le passage le plus important de la biographie de Jack London. Ça l'est déjà pour moi aussi.

Ce genre d'histoire insensée a, somme toute, une plus grande portée philosophique que les tenants et aboutissants de la guerre russo-japonaise de 1904-1905.

Vous pourrez croire que nous sommes insignifiants.

Sans doute que nous nous en moquerons puisque nous le sommes tous, insignifiants...

Nous nous sommes ensuite moqués de la politique québécoise, canadienne et états-unienne après avoir bien rigolé à propos de cette anecdote tirée de la vie de Jack London, l'écrivain le plus lu de son temps qui avait un beau partiel en bouche pour ne pas avoir l'air d'un édenté.




mardi 13 juin 2017

Nouvelle-France






Illuminations et justice sociale pour tous

Ceux qui refusaient d'être les esclaves du roi Lépold II,
roi des Belges, se faisaient couper les mains au Congo...
Il m'arrive d'avoir des illuminations. J'aborde un problème quelconque, dont une question sociale, puis tout se dénoue subitement sans que je ne sache comment c'est venu. N'allez pas croire que je me donne toujours raison, que j'ai trouvé la vérité qui étouffe toutes les autres hypothèses. Par contre, il vient un jour où le rideau tombe. Un jour où ce que j'avais toujours tenu pour une vérité passe désormais pour l'ombre de la réalité projetée sur les parois de la caverne. Platon lui-même en a parlé dans le livre 7 de la République. Encore une fois, je n'invente rien. Par contre, ce sont de telles allégories qui finissent par me conduire vers plus de clarté alors que je traverse les ténèbres de ce monde.

À 20 ans, j'étais mi-rebelle mi-conformiste. J'avais honte de ma marginalité et je la mettais de l'avant par orgueil parce que le jeu du conformisme m'ostracisait. Je me croyais révolutionnaire et je pensais plutôt que j'étais envieux. Je refusais cette épithète en public. En privé, je me morigénais avec cette insulte que je me renvoyais comme si j'étais le dernier des dépravés sociaux.

Puis j'ai pris de l'âge. Je ne dirais pas que j'ai appris à raisonner. Je dirais plutôt que j'ai appris à douter de la raison résonnante. J'ai appris à me défaire des règles d'un jeu qui m'était imposé de force. J'ai appris à assumer mes doutes, mes révoltes et, aussi étrange que cela puisse paraître, ma sensibilité.

Alors que d'autres auraient souhaité que j'éteigne mon coeur pour m'abandonner aux jeux de mots et aux charades philosophiques, j'ai préféré plonger à tête baissée dans l'amour, la tendresse et la spiritualité. Ma révolte, plutôt que de s'éteindre à jamais, a pris une dimension métaphysique. Elle a gagné en substance en étant moins matérialiste, moins pseudo-scientifique, moins marxiste.

Le grand Michel Chartrand, cet anarcho-syndicaliste à la voix de prophète qui criait dans le désert, disait qu'un travailleur n'avait pas besoin d'avoir lu Karl Marx pour comprendre qu'il se faisait baiser. Je le tiens pour modèle non seulement pour cette raison, vous vous en doutez bien, mais aussi pour son extrême sensibilité, sa bonté naturelle, ses valeurs humaines. J'ai eu le privilège de le rencontrer une fois dans ma vie et de passer quelques heures avec lui. Je me souviens du mépris qu'il avait affiché envers les fins causeurs.

-Quand tes frères et soeurs sont dans la misère, ce n'est pas le temps de philosopher et de te trouver des raisons pour ne rien faire pour eux mon frère... Il faut que tu montes au front... Si t'es un gars ou une fille capable, il faut que tu ailles les aider... Tu ne les laisses pas crever tout seul en philosophant dans ton coin...

Il ne disait pas tout à fait cela, mais c'est du moins le sens que pouvaient avoir ses paroles selon ce que j'en ai retenu.

Je n'aurai pas connu Léon Tolstoï, un autre homme que j'aurais souhaité croiser, mais j'aurai connu Michel Chartrand. Du coup, je n'avais plus le droit aux jérémiades et aux démissions auxquelles m'ont habitué les membres de ma caste intellectuelle.
Les Doukhobors, ces Chrétiens nudistes de Russie persécutés
par le tsar qui furent défendus par Tolstoï.
Il leur permit d'échapper au bagne et d'être exilés au Canada.

Au fil des ans, je me suis engagé dans bon nombre de causes. J'ai prêté ma voix, mes pieds et mes bras à humblement soulager mon monde de l'injustice. Je n'ai pas toujours eu des résultats heureux. Je savais en m'engageant pour les exploités et les opprimés de ce monde que bien des défaites m'attendaient. De plus, j'étais l'un d'eux. J'étais moi-même vomi par le système, renvoyé dans la rue, abandonné et sans travail. Peut-être devais-je passer par là pour ne pas parler en faux-cul. Peut-être que l'école de la misère me permettait de parler en son nom sans bégayer.

Je m'excuse, évidemment, de vous parler de moi. Et même que je me le reproche un peu. Mais je mentirais de parler au Nous. Je sais qu'en parlant de moi je parle de tous ceux et celles qui se reconnaissent dans ce que je suis, c'est-à-dire la somme de ce que j'ai pris à tout un chacun pour me forger une âme digne de se regarder en face sans concessions.

***

En débutant l'écriture de ces quelques lignes, je me promettais de dénoncer essentiellement le colonialisme... C'était ça, mon illumination du moment. Pourquoi ai-je pris un tout autre chemin? Pour ne pas dire n'importe quoi, justement.

On a beau dire qu'on ne voit que l'ombre de la réalité, c'est tout de même moi qui la vois et finis par la transcender.

Mes yeux se sont dessillés récemment à la faveur de plusieurs livres, films et reportages touchant au colonialisme.
Idle No More

Je connaissais le génocide et l'épuration ethnique que les conquistadors européens ont commis envers les Autochtones. Or, ce modèle s'est exporté partout dans le monde pour laisser passer cette soi-disant civilisation mortifère.

Des millions de personnes ont été réduites en esclavage, terrorisées, déportées et tuées par l'impérialisme anglais, français, espagnol, portugais ou belge.

Des milliers d'abrutis croient encore que c'était pour apporter la laveuse à vaisselle et La Divine Comédie de Dante que tous ces peuples ont dû se plier au progrès...

Après 1945, après que les Allemands eussent tenté eux aussi d'avoir des colonies en employant les mêmes moyens que leurs voisins européens, le monde est subitement sorti de sa torpeur. On s'est mis à parler des droits de l'homme. Auschwitz ne devait plus jamais se répéter. Pas plus que les crimes de Léopold II au Congo.

La Chine s'est libérée de l'emprise des Européens et des Japonais qui considéraient les Chinois comme des sous-hommes sous-évolués.

L'Inde est devenue indépendante.

L'Asie, l'Afrique et l'Amérique du Sud ont poursuivi leur décolonisation.

Les Afro-Américains ont réclamé la pleine reconnaissance de leurs droits civiques, à l'instar des Autochtones.

Les Québécois ne furent pas en reste, bien qu'ils oublièrent qu'ils furent eux aussi dans la position du colonisateur impérialiste avant que d'être conquis et humiliés à leur tour. Il s'en trouve encore pour penser qu'il n'y avait rien avant Champlain... Heureusement, ce discours a tendance à sonner de plus en plus creux. Les Autochtones réclament la réconciliation. Tout comme les Algériens, les Vietnamiens, les Haïtiens, les Cubains et j'en passe. Idle No More! pour tous ceux-là.

***
Guernica, Pablo Picasso

Il m'arrive d'avoir des illuminations, vous disais-je.

Il m'arrive de trouver ce que je ne cherchais même pas.

Or, j'ai trouvé une pensée à laquelle m'accrocher pour comprendre ces temps sombres que l'humanité traverse.

Cette pensée, c'est la nécessaire sortie du colonialisme, sortie qui n'est pas parachevée compte de toutes ces stratégies du chaos qui ont lieu partout sur le globe pour maintenir au pouvoir les banksters, héritiers directs des conquistadors d'hier.

Un monde nouveau peine encore à émerger. Il naîtra malgré tout. Parce que rien ne peut arrêter quelqu'un qui n'a plus rien à perdre. Nos sociétés vieillissantes, pour ne pas dire mourantes, ne doivent pas oublier que l'âge moyen d'un être humain sur notre planète tourne autour de vingt ans. Le monde est jeune, très jeune. Et nous sommes vieux, croupissant dans un passé qui n'a rien de glorieux. pourrissant dans un avenir artificiel. Bref, nous avons tort.

Les concessions, aussi grandes soient-elles, ne suffiront pas à racheter les fautes des conquérants. Il faudra bien plus encore. Quelque chose comme la chute de l'Empire. Elle s'en vient à grands pas. L'humanité sortira de sa torpeur. Ceux qui ont faim et soif de justice seront rassasiés. Les propos triomphants des colonisateurs vont disparaître de nos paysages sonores. Il ne restera plus que les vagues échos de leur cruauté et de leur infamie. Nos manuels d'histoire seront réécrits. Nos intellectuels feront semblant qu'ils le savaient depuis toujours...

Tintin au Congo, Hergé



lundi 12 juin 2017

Yo Bitch!


Les étapes de la vie


Bureaucratie


Les dangers de la drogue

Mario Soucy était un gars sans soucis qui savait comment s'y prendre pour ne pas s'en faire. Ce jeune homme d'à peine quarante ans résistait à toutes les formes de pressions sociales en ayant recours à la marijuana pour planer au-dessus du monde.

Fonctionnaire au Ministère des ponts couverts et des bâtons de hockey en résine de synthèse du Québec (le MPCBHRSQ), Mario Soucy serait sans doute devenu fou s'il n'avait pas eu ce moyen de surmonter le stress et l'agitation inutiles de ses collègues qui se droguaient sous recommandation du médecin avec des pilules mille fois plus susceptibles d'affecter leur état d'esprit et de les rendre végétatifs.

Extérieurement, Mario Soucy n'avait pas l'air d'un drogué. Il avait les cheveux courts, le teint rose et portait même des vêtements propres. Il ne fumait pas la cigarette qui plus est. Rien ne laissait croire qu'il fumait au moins un gramme par jour en écoutant Bob Marley et Lee Scratch Perry.

Or, Mario avait reçu la visite d'un de ses anciens pushers du temps où il vivait à Granby. Il l'avait hébergé pour la nuit. Gonzo, son pusher, n'était évidemment pas arrivé les mains vides. Le petit bonhomme malingre avait avec lui le produit de ses récoltes et quelques dérivés dont du finger hasch. Les deux compères avaient fumé toute la soirée en parlant du bon vieux temps. Et, le matin venu, juste avant de se quitter, Gonzo avait donné une livre de cannabis à son ami.

-Prend ça mon chum... Tu m'en r'donneras des nouvelles... I'm still flying out man...

Le matin, avant que de se rendre au travail, Mario Soucy avait pris l'habitude de se réfugier sous l'abri des joueurs d'un terrain de baseball adjacent à son bureau. Il n'y avait personne pour le voir ou le contrarier le matin. Il sortait son calumet et contemplait les volutes de fumée qui sortaient de sa bouche et de ses narines.

C'est ce qu'il fit ce matin-là, comme d'habitude, à la différence que le cannabis de Gonzo était un peu plus stupéfiant que celui auquel il s'était accoutumé.

-Bof! Personne ne va s'en rendre compte... Il n'y a rien de spécial aujourd'hui... J'ai envie d'planer... J'ai l'impression que j'suis moins gelé qu'les autres anyway même quand j'suis gelé raide... J'sais bien c'que l'pharmacien leur donne pour être légumes comme ils le sont...

Mario fuma donc une pipée, puis deux et même trois.

Pas besoin de vous dire qu'il planait après sa dernière bouffée. Le soleil miroitait sur les eaux de l'étang. Les petits oiseaux gazouillaient. Les nuages prenaient des formes merveilleuses. Bref, Mario Soucy était heureux à en pleurer de joie. Il se surprit lui-même à essuyer une larme qui coulait sur sa joue.

-Le stock de Gonzo est bon en tabarnak! s'exclama-t-il. Oua! J'toucherai pas à terre ce matin... J'vais me réfugier dans mes affaires et ne parler à personne autrement ils vont penser que j'suis gelé tight...

Mario plana jusqu'à son bureau avec son sourire béat de militant pour la paix et l'amour dans le monde.

Il croyait être à peu près seul ce matin-là, se faire un café et s'enfermer dans ses affaires en travaillant comme s'il aimait travailler...

-J'suis tellement gelé que j'vais abattre tout le boulot d'un mois en une journée pour ne pas que ça paraisse, se dit-il en lui-même.

Malheureusement pour lui, il y avait des tas de personne au bureau ce matin-là. Il y avait une réunion de tous les fonctionnaires du MPCBHRSQ... Il se rappelait qu'il devait lui-même présenter un rapport...

-J'suis dans 'a marde! pensa Mario. Comment j'va's faire pour ne pas avoir l'air frosté devant tout ces gens-là? J'plane beaucoup trop... J'ai l'impression de sortir de mes souliers... J'ai les yeux rouges comme ceux d'un lapin... J'va's perdre ma job!!!

Aux grands maux les grands remèdes. Mario Soucy se roula un joint vite fait et se réfugia dans les toilettes attenantes à l'Association des clowns du Québec pour le fumer. Il se mit un peu de parfum pour camoufler sa mauvaise odeur de moufette, se rinça la bouche avec un petit flacon de Listerine qu'il traînait toujours sur lui, puis mâcha une gomme à la menthe après s'être aussi désinfecté les trous de nez.

-Personne n'y verra rien si je me tais... Je vais leur remettre mon rapport par écrit... Puis je vais leur dire de le lire quand ils auront le temps... Et je ne parlerai pas... Sinon j'vais pogner l'fixe... J'suis trop high....

Cela faisait au moins une demie heure que Mario Soucy se trouvait dans la salle de réunion en compagnie d'une quarantaine de fonctionnaires. Il n'avait aucune idée de ce dont ils parlaient. Il tentait de se concentrer sur les photocopies qu'on lui avait remises. L'ordre du jour dansait devant ses yeux. Les lettres semblaient respirer. Il lui semblait même entendre White Rabbit de Jefferson Airplane...

-Free your head... Free your head...

-J'suis gelé en tabarnak! se dit-il en lui-même. Hostie que j'suis gelé!!!

-Mario... Ton rapport...

-Hum?

-Mario? La Terre appelle la Lune... Mario?

-Moui?

-Ton rapport Mario...

-Excusez-moi, j'me suis couché tard hier soir... Mon rapport est ici... Je vous prie d'en prendre chacun une copie... Heuuuuu...............Haem...............................

-Bien, déclara Walter Ortega, le directeur général, lequel avait un fort accent espagnol. Nous avons-gue aussi ouné bonné nouvellé à t'annon-g-cé Mario...

-Hum? Quoi?

-Nous avons-gue décidé dé t'accorder ouné promotionne... Tou fais de l'excellent-gue travail... Tou es minutieux, précise et rigoureux-gse tant dans-gue tes rapports que dans-gues tes coummounicationnes écrites... Nous vous annonçons-gue que Mario Soucy séra votré nouveau director rézional... Il entre en fonctionne auzourd'hui même en remplacement-gue de Magdeleine qui prend sa retraite...

-Quoi?

-Director rézional...

Il eut peine à comprendre ce qui lui arrivait. Convaincu qu'on allait le foutre dehors pour abus de drogues sur son lieu de travail, on le récompensait plutôt pour son beau travail, son calme légendaire, sa bonne humeur...

Après la réunion, Mario n'en croyait toujours pas ses oreilles. Walter Ortega s'approcha de lui avec une demande inusitée.

-Tou sens-gue un peut l'pot mon chum... T'aurais-tou d'quoi à foumer?

-Heu... Oui répondit spontanément le drogué. Veux-tu qu'on aille fumer dans le parc?

-Oui... Soy stressé aujourd'hui... Z'ai oublié mon herbe à la maison-gue... Crois-tou que les autres pourraient se zoindre à nous? Les autres que j'sais qu'i' foument déjà?

-Bien sûr... Quand y'en a pour deux y'en a pour vingt...

Mario Soucy roula un, deux puis cinq joints.

Une dizaine des directeurs régionaux accompagnèrent Walter et Mario dans le parc. Ils fumèrent, toussèrent et se sentirent les humains les plus heureux du monde en contemplant les nuages.

-Oua! exulta Walter. C'est du christie de bon-gue pot ça mio amigo!

-La pura vida, Walter, la pura vida... lui répondit Mario.

La journée se poursuivit de façon tout à fait décontractée. Les directeurs riaient pour un rien. Tout était cool.

Mario revint chez-lui la tête et le coeur légers. Il ne comprenait pas vraiment ce qui lui était arrivé, pourquoi il avait drogué tous les directeurs régionaux du MPCBHRSQ avec le cannabis que lui avait laissé Gonzo.

Il en fuma un autre en compagnie de Walter qui l'accompagna chez-lui.

-Man... El monde s'en fait pour rien-gue, hombre, philosopha Walter. Yo soy un hombre sincero de donde crece la palma...

-Tu as raison hombre... Tiens essaie-moi ça... C'est un space cake que m'a laissé mon ami...

Les deux nouveaux amis jammèrent un peu. Mario grattait sa guitare et Walter tapait sur un tamtam.

-Guantanamera! Guajira Guantanemera! entonnèrent-ils.

Le soleil se couchait sur la galerie de Mario. La sangria était fraîche. Et deux de ses belles voisines ne demandaient pas mieux que de passer la soirée avec ces joyeux comparses qui n'arrêtaient plus de dire que la vie était belle.



dimanche 11 juin 2017

Fin de semaine

La rivière Yamaska
 J'ai profité de la fin de semaine pour décrocher en compagnie de ma blonde.

Nous nous sommes baladés entre Trois-Rivières et Saint-Hyacinthe en passant par les chemins de campagne. Nous avons pris du soleil, mangé du fromage de chèvre, regardé les nuages et observé les poissons sauter dans la rivière Yamaska.

Ce matin, un peu de gymnastique s'est ajouté du côté de l'Île Saint-Quentin.
L'Île Saint-Quentin

Il y avait un marathon. Une fille vêtue d'un dossard jaune fluo m'a demandé pourquoi l'on m'avait laissé passer sur le pont Duplessis.

-Il y a un événement et ils ne sont pas supposés de vous laisser passer! s'étonna-t-elle tandis que les joggeurs continuaient d'avancer à contresens de votre humble serviteur.

-Partout où je passe dans la vie, madame, c'est un événement... lui ai-je répondu.

J'ai probablement ajouté quelque chose comme un «j'm'en calisse-tu!» parce que je ne sais pas vivre. Je retiens de mon père à ce sujet. Doux dans la tranquillité. Un vrai ours polaire quand on venait le piquer.

Moé
C'est tout ce que j'ai à dire. Ma fin de semaine n'est pas encore terminée...

samedi 10 juin 2017

Mon billet hebdo dans le HuffPost Québec

C'est ici.

Solidarité avec les musulmans de Birmanie



Un génocide est toujours en cours en Birmanie envers la minorité musulmane Rohingyas. Les Rohingyas sont parqués dans des camps comme des animaux. Les nationalistes birmans poussent jusqu'au paroxysme la rhétorique islamophobe avec même la complicité de certains moines bouddhistes qui dénaturent le message de compassion de Bouddha. La chasse aux métèques est ouverte en Birmanie et elle s'exporte jusqu'ici. Puissent les Rohingyas vivre en paix dans une Birmanie libérée des discours nationalistes et racistes.

vendredi 9 juin 2017

Quand cesse la pluie


La pauvreté est un vice

On se ment beaucoup avec des proverbes. Trop souvent les proverbes servent à cautionner l'inacceptable.

On dit par exemple que pauvreté n'est pas vice. Ce qui est tout à fait faux. La pauvreté est un vice. Ce n'est pas nécessairement celui des pauvres cela dit, mais bien de ceux qui essaieraient de vous faire passer un chameau par le chas d'une aiguille pour vous faire oublier que les riches vivent au paradis.

Il ne faut jamais avoir vécu la pauvreté pour l'obliger à des vertus qui sont négligées par la richesse.

Pauvreté est vice. Il faut être vicieux pour survivre dans des conditions qui ne vous le permettent pas.

Il arrive donc aux pauvres de voler, de travailler au noir et même de tout casser pour se conférer un instant l'illusion de leur grandeur. Les pauvres ne savent pas bien se comporter. Il faut leur inculquer la discipline et le sens de la propriété qui n'est pas la leur.

Évidemment, les riches ont tôt fait de les rappeler à l'ordre, le leur bien entendu, cet ordre qui tient les pauvres en laisse comme s'ils étaient des chiens sans espoir de quitter leur niche et les pitoyables rogatons qu'on leur sert.

Qu'est-ce qu'un pauvre? C'est d'abord quelqu'un de laid. On ne demeure pas beau longtemps avec trois fois rien. On finit par perdre ses dents beaucoup plus vite que parmi les membres de l'aristocratie. Ses cheveux aussi. Puis comme l'on mange le pink slime que mangeraient aussi les cochons, on engraisse ou bien l'on maigrit consécutivement d'un cancer. Pas moyen de correspondre à cette image que renvoie le bourgeois et qu'il tient à faire passer pour la norme alors qu'elle n'est que l'exception.

Le pauvre c'est l'enfant qui demeure à la maison quand les autres écoliers vont à une activité parascolaire. No money no candy...

L'enfant pauvre joue au hockey en souliers. Ses patins ne lui font plus depuis deux ans. Ses parents n'ont pas les moyens de lui en acheter. Il voudrait bien jouer dans une équipe mais là aussi on lui fait savoir qu'il lui faut de l'argent, beaucoup d'argent. Alors il demeure près de la maison et, à force de ne rien faire, il se trouve une raison de tout défaire. Le pauvre est jaloux. Le pauvre est vicieux et bourré de ressentiments.

Le pauvre est mal habillé. Ses vêtements sont troués, pas à la mode et moches. Il porte des espadrilles de second pied et attrape le pied d'athlète sans pratiquer de sport.

Le pauvre n'a pas la cote. Il provient aussi d'un autre monde où l'on n'est pas comme tout le monde, comme ceux qui ont fière allure au petit écran.

Le pauvre passe ses étés près de la galerie à avoir chaud. L'air climatisé est pété. Les voisins hurlent tout autour. La musique joue fort dans le quartier. Le pauvre, voyez-vous, a souvent mal à la tête.

Le pauvre est trimbalé d'une famille d'accueil à l'autre puisque ses parents se sont faits prendre à vendre des cartoons de cigarettes, du pot, des services sexuels, etc.

Le pauvre se fait battre, maltraiter, violer et parfois même tuer. C'est lui qu'on envoie au front parce qu'il était écoeuré d'être sur l'aide sociale.

Le pauvre parle mal. Il a des problèmes d'élocution. Il parle le créole ou le joual. Qu'il vienne d'ici ou d'ailleurs on se moque de lui quand on le croise.

Puis un jour, le pauvre en a assez.

S'il se met à lire, il devient un chômeur instruit.

On ne veut jamais d'un pauvre dans son équipe.

À moins que ce ne soit pour faire de mauvais coups ou faire la guerre, mais ça on le savait déjà.

Le pauvre, c'est de la chair à canon.

C'est le pauvre que l'on sacrifie à toutes les occasions qui se présentent.

C'est le premier à lever les pattes.

Le dernier à embarquer dans les bateaux de sauvetage quand le Titanic coule.

Le pauvre, c'est vous, c'est moi, et tant d'autres que je n'arrive même pas à tous les compter.

Le pauvre, c'est le Maghrébin bardé de diplômes qui lave des toilettes pour qu'il sache tenir son rang.

Le pauvre, c'est l'Haïtien qui torche des culs dans des centres d'accueil sans avantages sociaux, sans plan de retraite, sans rien que le mépris et la condescendance des hautes sphères.

Le pauvre, c'est l'Autochtone qui renifle de l'essence dans sa réserve en se disant que Kitché Manitou n'écoute pas ses prières.

Le pauvre, c'est cette jeune fille que ses parents pauvres ont vendu à un vieux sec à la sortie d'un bar pour s'acheter de la drogue.

Le pauvre, c'est ceci. C'est cela. C'est selon.

Sans lui, il n'y aurait pas de religions.

Et sans religions, le pauvre n'en serait pas moins pauvre.

Malheureux est le pauvre qui a faim et soif de justice.

Il n'est jamais rassasié.

La justice ne joue jamais en sa faveur.

L'époque ne roule pas pour lui.

Et pourtant, c'est le pauvre qui fait tomber les trônes et changer les temps.

C'est le pauvre qui n'a rien à perdre et tout à gagner.

C'est lui, oui c'est toujours lui qui monte au front.

La pauvreté est un vice vous dis-je.

Le vice des riches.