samedi 22 juillet 2017

Mon billet hebdo dans le HuffPost Québec

C'est ici.

Un travailleur, pas un artiste

On le disait artiste. Et on le disait presque sincèrement artiste. Il se dégageait de ce gars-là cette sensation qu'on avait affaire à un artiste. On l'aurait dit des autres en se moquant d'eux. On le disait artiste, tout en se moquant de lui comme de tous les autres, mais il y demeurait un zeste de respect et d'émerveillement. Ce gars-là avait en somme le droit de se proclamer artiste même s'il était bien le dernier à abuser de cette épithète.

D'abord, il me faudrait vous présenter ce gars-là. On pourrait dire que c'est moi mais je suis bien trop rusé pour avoir recours à un subterfuge. Aussi, ce gars-là ce n'était pas moi. Pas du tout. N'y pensez même pas.

Ce gars-là c'était Simon Veilleux que ses vieux chums appelaient encore Sifflet Veilleux parce qu'il était né avec un bec de lièvre qui fut opéré et dissimulé sous une grosse barbe lorsqu'il atteignit la puberté. Il faut dire que Sifflet Veilleux avait une voix douce et agréable, qu'il ne sifflait nullement et que même l'histoire du bec de lièvre n'était que des racontars. Il était né sans bec de lièvre, Sifflet Veilleux. Il ne sifflait même pas. Et il avait une voix radio-canadienne capable de prononcer convenablement un moi et un toi. Il n'en employait pas moins les moé et les toé dans l'intimité, parce qu'il considérait de n'être pas toujours en représentation. Il avait le droit à ses coulisses.

Parlant de coulisses, Sifflet Veilleux était artiste-peintre, spécialisé dans l'art de la faune, des ours, des aigles et des trucs comme toutes sortes d'arbres dont personne ne connaît les noms: tilleuls, frênes, hêtres, bouleaux, érables, merisiers et autres conifères. Il peignait la nature à même la nature, comme un artiste-peintre de l'ancien temps. Il traînait son attirail dans les bois et, hop!, il peignait un ours. Des ours noirs. Les bois étaient près du dépotoir municipal. C'est là que se tiennent les ours noirs et les artistes-peintres animaliers.

Cela dit, puisqu'il faut bien le dire, Sifflet Veilleux ne se considérait pas un artiste. Il disait de lui qu'il était un travailleur. Un besogneux.

-Y'a rien qu'du travail là-d'dans.

Et c'est tout.

Pourquoi en rajouter?

vendredi 21 juillet 2017

Internouille


Le point de vue du dépressif

-C'est facile pour les autres, mais c'est pas facile pour moé...

Il disait ça tous les jours, tout le temps, inlassablement.

Et ça finissait par devenir vrai.

Tout était difficile pour lui.

Même se laver.

Ou récurer son bol de toilettes aux six mois.

***

Il passait de longues journées à bayer aux corneilles tout en s'étirant les bras.

Plus il renâclait un peu et se rendormait aussitôt.

Il dormait au moins vingt-deux heures par jour.

Le reste du temps, soit il mangeait, soit il évacuait.

C'est rare qu'il faisait quoi que ce soit.

Respirer lui demandait un effort surhumain.

Travailler c'était trop dur.

***

«J'étranglerais quiconque voudrait me faire travailler!» avait-il coutume de philosopher.

«J'ai travaillé dans une shop de sacs à surveiller une machine qui découpait pis collait des sacs. Pis j'ai fait une dépression. Après ma dépression, je me suis promis de ne plus jamais travailler. Pis vous savez quoi? J'ai bien fait parce que je suis encore en dépression.»

La dépression résumait assez bien son caractère.

Ça expliquait la saleté autour de lui.

Et le fait qu'il sentait le petit pied.

***

Un jour, il est mort.

Personne ne s'en est rendu compte.

Sauf son propriétaire.

Il était en beau fusil.

Le logement du dépressif avait l'air d'un dépotoir à ciel ouvert. Ça lui coûterait encore des centaines de dollars pour tout rénover et tout peinturer. Tout ça pour loger ces pauvres qui le faisaient vivre, lui le proprio.

Et au milieu de tout ce désordre, on le voyait, le dépressif, le pas vaillant, étendu à demi-nu sur un divan recouvert de bouteilles de plastique, de mégots de cigarette et de détritus. Un couteau gisait à ses pieds et baignait dans son sang coagulé.

Non, ça n'avait jamais été facile pour lui.

Et peut-être qu'il avait raison de son point de vue...


jeudi 20 juillet 2017

Au fil du temps


Marcher


Armada! Armada!


La rédemption de Jean Valjean

Victor Hugo a jeté dans Les Misérables les fondements de sa justice naturelle.

On sent que le romancier y a mis à l'honneur l'idée de la rédemption. L'idée qu'un criminel comme Jean Valjean puisse changer d'un bout à l'autre et devenir une personne engagée dans sa communauté sachant répandre le bien tout en grandissant en sagesse.

On trouve aussi dans Les Misérables toute la misère du monde. La petite Cosette est devenue la petite esclave des Thénardier. Sa famille d'accueil la fait travailler jusqu'à l'épuisement. Jean Valjean va finalement la racheter aux Thénardier tout en leur signifiant qu'ils sont méprisables.

Et puis il y a l'inspecteur Javert. Il applique la justice à la lettre, au risque d'y sacrifier la justice. L'inspecteur Javert découvre que Monsieur Madeleine, le maire de Montreuil, n'est nul autre que Jean Valjean. Il se met à le traquer et à lui empoisonner la vie. Qu'importe ce qu'il est devenu, qu'il fasse le bien ou pas: c'est Jean Valjean, un criminel recherché pour vol. On doit le renvoyer aux galères.

Le génie de Victor Hugo finit par nous faire détester franchement l'inspecteur Javert.

On veut bien croire avec lui en la rédemption de Jean Valjean.

Comme l'on veut croire que la petite Cosette a été retirée de sa famille d'accueil qui en font une enfant maltraitée. 


***

Il me semble parfois que l'inspecteur Javert a obtenu sa revanche récemment.

Jamais il n'y eut autant de gens soucieux de l'ordre et de la sécurité, au détriment de la justice.

On voudrait pendre le voleur de gomme.

C'est à qui tiendra les propos les plus durs envers les réprouvés.

De plus, on tient des discours où l'on voudrait faire passer pour un luxe les programmes sociaux.

Comme si l'on disait à la petite Cosette de retourner chez les Thénardier qui ne demandent pas un sou à l'État pour rendre service aux orphelines...

C'est bien l'ignominie de notre temps.

Cette indifférence abyssale envers les misérables. 

Cette manie de jouer aux anges exterminateurs, de reproduire la connerie de l'inspecteur Javert, de vouloir punir et sévir, au risque de tout transformer en tas de cendres.

Au lieu de regarder ce monde avec les yeux du coeur, il faudrait se balancer des statistiques à la gueule, des rapports, des doctrines, des idéologies.  Il faudrait se détester les uns les autres. Il faudrait s'inspecter...

***

Oui, je crois en la rédemption.

Je pense que le roi des abrutis peut devenir un monsieur gentil qui nourrit les pigeons et ne fait plus de mal à une mouche.

Je n'ai pas cette rancoeur de l'inspecteur Javert en moi.

Je n'ai pas ce dégoût absolu de l'être humain qui finit par nous faire considérer l'humanité comme de la matière fécale.

***

Prenons un jeune Afghan élevé par des Afghans à balancer des grenades sur ceux qui envahissent son pays. Il tue un soldat américain. On le ramène dans une prison située dans une zone de non-droit qui échappe aux traités internationaux sur les enfants-soldats et les prisonniers de guerre. On le maintient en détention, dans des conditions tout à fait arbitraires, pendant quelques années. Puis on le libère. Et il veut devenir infirmier, sauver des vies plutôt que de lancer des grenades sur des soldats qui envahissent son pays. N'est-ce pas un bel exemple de rédemption?

***

Raisonner n'est pas si difficile.

Pourtant, beaucoup se contentent de résonner.

Faire le plus de bruit possible.

Lire les règlements.

Vivre selon le manuel.

Juger sans entendre l'explication.








mardi 18 juillet 2017

No-non !


Afficher sa différence


El Père Arnold statisticien de baseball de la P'tite Pologne

Arnold connaissait toutes les statistiques des clubs de baseball et de balle-molle qui avaient défilé dans la P'tite Pologne depuis les temps immémoriaux.

La P'tite Pologne, pour ceux qui ne la connaissent pas encore, est ce quartier de Trois-Rivières qui était jadis regroupé autour de l'Église Saint-François-d'Assise, au Nord de l'usine de textile Wabasso. Elle a été démolie puisqu'elle avait été bâtie sur un marécage. Plus personne n'y allait. L'investissement n'était plus rentable. Une succursale de moins avec toujours le même forfait clef du paradis en mains.

Mais ne nous emballons pas dans le propos.

Arnold vivait à deux pas du temple englouti par l'ancienne swamp. Comme si toujours les eaux retrouvaient leurs cours. Ou quelque truc du genre.

Il avait vu ça, la démolition de l'église Saint-François-d'Assise. Il vivait tout près, sur la rue Gingras. Et même qu'il y était né. Il s'y trouvait depuis maintenant cent huit ans, Arnold, et les gens l'appelaient d'ailleurs El Père Arnold, ce qui lui faisait toujours un petit velours, comme si l'on reconnaissait son exceptionnelle mémoire, bref son talent.

-C'était en 1952... Au Parc des Pins... Une game entre les Bouledogues de Sainte-Cécile contre les Tigres de Saint-François-d'Assise. Les Bouledogues avaient gagné 9 à 0. El monde d'la P'tite Pologne se sont tétaient mis z'à dire que c'était par tricherie d'l'arbitre... Oui mesieur. J'y étais. El Père Arnold y était et a tout vu!

Évidemment, on l'encourageait à vider son sac.

On y remettait toujours une lampée de Chemineaud dans son café.

Il nous faisait le coup de l'index sur les lèvres pour signifier son humilité face à son péché mignon. Un petit café avec du Chemineaud. El Père Arnold aimait don' ça.

Toujours est-il qu'El Père Arnold nous emberlificotait inlassablement avec ses parties de baseball. Cela ne nous intéressait pas du tout. Nous aimions boire. Boire dans le Parc des Pins. Et El Père Arnold itou. Ô blasphème!

N'empêche que les adolescents que nous étions n'avons rien retenu des précieuses statistiques d'El Père Arnold, récoltées pour rien, dans l'intérêt de personne, puisqu'il était mort saoul, pauvre, seul, vierge et célibataire... C'est pour ça qu'il avait cent huit ans. Ou peut-être moins.

Je suis repassé récemment au Parc des Pins.

Il ne s'appelle plus le Parc des Pins.

Je ne me souviens pas du nom du nouveau parc.

Le Parc Vladislav Tretiak peut-être... Il était peigné sur le côté... Hum...

Quoi qu'il en soit, El Père Arnold n'était plus là.

Et moi non plus d'ailleurs.

J'y vais rarement au Parc des Pins.

lundi 17 juillet 2017

Sans commentaire


«Souigne la Bournival!»


Trop d'amour: pourquoi moi?

J'aime les étrangers. D'abord parce qu'ils m'aiment bien eux aussi. Mon destin croise invariablement celui des étrangers, partout où je traîne mes pieds. Et c'est tant mieux puisque j'adore que l'on me surprenne. Connaître un étranger, c'est voyager à peu de frais. Qu'importe que tout soit vrai, soupesé et référencé. L'essentiel c'est l'étranger devant soi, avec son accent comique, ses gestes apparentés à son étrangeté, ses manières de dire c'est chaud, c'est froid, ayaye j'ai mal à la tête. Tout ce qui me porte à croire qu'il faut être con pour ne pas aimer les étrangers. Ou bien raciste.

Il y en a, des cons, et comme les fous ils sont toujours à croire qu'ils ne le sont pas.

Heureusement que je ne croise que des fous. Dont moi-même. Je suis d'une espèce de fou toute particulière. Un genre de fou heureux. Naïf et authentique, comme dans ma publicité... Un christ de fou, dit-on de moi sans méchanceté. Parce que voyez-vous, je suis devenu trop vieux. Je ne trouve plus personne pour me haïr autour de moi.

Tout le monde m'aime sacrament! Même les étrangers, imaginez-vous donc.

***

L'art a ceci de particulier qu'il englobe un si vaste univers que le dessinateur de souris, de lapins ou de petits chats peut rapidement développer le syndrome de l'imposteur.

-Suis-je vraiment un artiste avec mes souris, mes lapins et mes petits chats?

Moi, je veux bien dire pourquoi pas. Pourquoi pas des souris, des lapins et des petits chats, hein? Ça ne ferait pas de mal à une mouche. C'est joli. N'est-ce pas suffisant? Faut-il que l'artiste soit aussi encadré dans son oeuvre, avec sa démarche, ses sources d'inspiration, ses études?

Vous avez là une souris.

Et là, un lapin.

Et pourquoi pas ce petit chat?

Eh bien, moi j'ai peint une fresque remplie de gens de toutes origines qui vivent dans un décor plutôt urbain: une rue principale, une ruelle, un terrain de baseball.

C'est mon truc. Le lapin que je sors de mon chapeau d'artiste. Rien que pour vos yeux. Et pour les miens aussi, même si je dois parfois céder mes visions à un étranger soucieux de rapporter chez-lui une partie de mon modeste, naïf et authentique talent.

N'y voyez pas là une démonstration de mon narcissisme.

Je conviens que l'on est souvent mauvais juge de soi-même.

Pourtant, je n'ai pas la grosse tête. J'en suis sûr.

J'ai la certitude que la vie n'est qu'un passage.

Ce n'est pas une course, ni un défi, ni une compétition.

***

Et l'art, c'est le miroir de la vie.

Un passage.

Un morceau de musique saisi au vol.

Un oiseau qui s'envole.

Un gros nez au milieu d'une figure.

Des gros seins.

Des chauves.

Des pauvres.

Des gens qui rient pour rien.

D'autres qui mangent des hot-dogs.

D'autres qui avancent et reculent d'un pas.


***


Revenons aux étrangers.

Ce sont les premiers à vouloir me gonfler de vanité.

Imaginez-vous donc qu'ils m'appellent Monsieur L'Artiste ou Maestro long comme le bras.

Quand ils me disent ça mon visage devient pourpre de gêne.

-Mais non, voyons, je ne suis qu'un plaisantin... Arrêtez-moi ça!

Et puis, finalement, je ne dis plus rien.

Je les laisse m'appeler Monsieur L'Artiste ou Maestro.

-Si tu étais dans pays à moi, toi faire appeler toi Maestrooo! Artiste important pour nous! Vivre sans artiste est catastro-ooo-phe! de dire un étranger de Bosnie-Herzégovine en me parlant ensuite du peintre Ivan Generalic.

-Monsieur L'Artis-teuh! C'est que vous êtes vr-r-raiment un artis-teuh! C'est un don, êtr-r-e un artis-teuh! me dit un Sénégalais. Vous ser-r-riez vu comme Monsieur L'Artis-teuh au Sénégal mon cher ami. Les gens raffolent de faire de l'art naïf au Sénégal. Tout le monde est arrrtiste et r-r-rrespecte les artis-teuhs...

***

Trop de gens aiment ce que je fais.

Ça commence à m'enfler la tête.

Il y en a même qui vantent mes écrits.

Comme si je dessinais aussi des mots.

C'est trop de reconnaissance en même temps.

Que deviendra cette aura d'artiste maudit que je traîne depuis si longtemps si tout le monde se met à m'aimer en même temps, comme si j'était Monsieur L'Artiste, Maestro ou je ne sais trop quel divinité des Arts et des Lettres?

Vais-je devenir un faux-cul?

Non. Ce serait vraiment au-dessus de mes forces.

Naïf et authentique, c'est bien plus qu'une publicité.

Je suis aussi naïf et authentique que je le prétends.

Tout le monde m'aime.

Et j'aime tout le monde.

Pourquoi moi?

Hein?

Pourquoi moi?



vendredi 14 juillet 2017

Vive la révolution!

On trouve les meilleurs défenseurs de l'ordre et de la sécurité chez ceux qui se remplissent les poches. Il n'y a qu'à écouter les clowns à la télé ou bien à la radio, voire dans les journaux pour ceux qui se rappellent le bon vieux temps de la presse écrite. La plupart des commentateurs de l'actualité se comportent comme une écrasante minorité qui parle par-dessus le silence de la majorité écrasée. Ils ont à peu près tous la morale de leur portefeuille et s'étonnent que vous n'ayez jamais fait une croisière en Argentine ou bien traversé la Russie à bord du Transsibérien. Dites-leur, pour voir, que vous en arrachez dans la vie, et cela leur rentrera par une oreille pour leur sortir par l'autre. Ils vous trouveront illico des tas de conseils pour que vous cessiez de les embêter avec cet argent que vous n'avez pas. Ils vous diront d'économiser un café par jour. Ou bien de cesser de fumer la cigarette. Voire de faire du ski dans les Alpes.

Il n'y aurait jamais de révolution si les bourgeois n'étaient pas aussi cons...

Il y a bien sûr quelques excentriques parmi les aristocrates, les bourgeois, les fonctionnaires et autres repus. Il y en a même parmi eux qui croient que la juste répartition de la richesse collective est loin d'être assurée. Et pire encore, on en trouve pour penser qu'il faudrait une bonne révolution.

Chez ceux qui ont les poches vides, on est généralement plus pragmatique. Lorsqu'on est en mode survie, on a peu de temps pour thésauriser, et moins encore pour théoriser. On ne se fait pas d'illusions sur l'ordre, la sécurité et même la révolution. Pour tout dire, on se dit que la vie c'est de la marde. Et on en mange un peu, comme d'habitude, jusqu'à ce que la soupape saute.

La soupape saute rarement. Varlam Chalamov, qui a rapporté ses expériences de prisonnier dans les Récits de la Kolyma, racontait que l'homme est une créature qui s'adapte encore mieux à la souffrance que tous les animaux. Un cheval finirait par refuser d'obéir. Un âne aussi. Mais l'homme, mal nourri, mal vêtu, mal logé, obéira encore, ne serait-ce qu'un peu, parce qu'il se laisse facilement manger la laine sur le dos.

Ils avaient pourtant fait sauter la soupape en Russie. Il y a cent ans, les Russes sont descendus dans les rues pour réclamer du pain, l'abdication du Tsar, la république et des logements gratuits.

Il y a 228 ans, les Français faisaient aussi sauter la soupape.

C'était un 14 juillet, en 1789. Ils ont pris la Bastille. Puis ils ont mis des têtes sur des piques. Ce n'était pas très esthétique, ni très éthique, mais bon il faut dire que la monarchie ne valait guère mieux.

Les bons aristos qui prêchèrent le retour à l'ordre, à la monarchie et à la sécurité furent pendus aux lanternes.

La révolution aurait eu des airs bon enfant si les aristos n'avaient pas tenté d'étriper le peuple à coups de mousquets et de baïonnettes pour lui rappeler qu'il était né pour un petit pain.

Mais non! Il fallait qu'ils complotent contre le peuple.

Comme les banquiers l'ont fait en Russie en finançant la contre-révolution bolchevique.

L'ordre, la sécurité et la «phynance» pour tous les Pères Ubu du monde.

***

Pourtant, la soupape finira par sauter, ici comme ailleurs.

J'ai l'air du sapeur-pompier qui appelle au feu.

J'ai l'air du type qui mène un travail de sape contre l'ordre et la sécurité.

C'est pourtant mal me connaître.

Je ne suis pas tant un agitateur séditieux qu'un observateur minutieux de notre histoire et de nos moeurs.

Je sais que ça va sauter. Je ne saurais vous dire quand. Varlam Chalamov pourrait tout aussi bien me faire accroire que l'homme est capable d'en endurer pas mal plus que ça. Néanmoins, je nous crois moins patients, moins soumis et sans doute plus indignés que les Russes ne l'étaient eux-mêmes.

Les médias traditionnels n'arrivent même plus à vendre leur camelote. Les commentateurs sont traînés dans cette boue où il méritent de patauger. On ne croit plus aux sornettes des spécialistes, des professeurs et autres juges déshonorables. On change de poste. On les écoute avec encore plus de dédain que de résignation.

On s'en remet de plus en plus à la révolte.

Elle gronde chaque jour un peu plus.

Parce que chaque jour les repus en veulent un peu plus, prêchant par l'orgie et la démesure tandis que tout un chacun souffre de ne pas posséder le minimum vital.

Elle viendra donc, la révolution.

Quand? Je n'en sais rien.

Je sais qu'elle viendra lorsque je ne l'attendrai pas.

Un beau matin, je serai étonné de voir que tout le monde est dans la rue, que le parlement est encerclé par les manifestants, que la police et l'armée n'obéissent plus aux ordres des aristocrates. Un peu plus et on y était en 2012, lors du Printemps Érable.

Vous croyez que je rêve?

Eh bien vous avez tort.

J'entends le couvercle danser sur la marmite sociale où l'huile bout à gros bouillons.

J'entends l'écho de la révolution.

J'entends les sans-dents, les sans-culottes et les sans-le-sou.

Et j'attends que ça saute, moi aussi, comme tout le monde.


jeudi 13 juillet 2017

Le prince charmant d'Amanda


Abattons les clôtures, les barrières et les murs!

Il n'y a pas moyen de pêcher nulle part sans se faire dire que l'on se trouve sur un terrain privé. C'est du moins ce que me disait l'un de mes amis Bosniaques l'autre jour.  Il se trouvait à Shawinigan, sur une île, aux abords de la rivière Tapiskwan Sipi (anciennement Saint-Maurice) quand un type vint l'avertir qu'il ne pouvait ni pêcher ni circuler sur ce terrain privé.

Où pouvait-il donc pêcher? Peut-être à un quelconque débarcadère public, comme il s'en trouve toujours un ou deux par ville pour donner l'illusion au peuple que la rivière lui appartient.

Quoi qu'il en soit, cette anecdote aura soulevé une fois de plus mon indignation. D'autant plus que l'ami Bosniaque me rappelait que l'accès aux rives est public et gratuit dans la majorité des pays européens. Ce qui est une bonne idée qu'on aurait dû appliquer ici depuis longtemps.

Le culte de l'argent et de la propriété privée auront contribué à dresser toujours plus de barrières entre les hommes. C'est d'autant plus absurde, en ce qui concerne notre pays, qu'il n'appartenait pas à ceux qui se sont permis d'accorder des seigneuries, des concessions et des terrains au mépris des Autochtones contenus dans des réserves pour qu'ils n'osent plus franchir la barrière.

Savons-nous que les Inuits ne barrent jamais leurs portes? Ce serait mal vu que de les barrer aux yeux de la communauté. Cela signifierait que l'on est un avare qui a quelque chose à cacher et qui ne veut surtout pas le partager.

Le savoir-vivre s'est sans doute perdu au Sud de la banquise.

Tout est clôturé, barré, barricadé. Le cadenas est le premier objet laissé par le colonisateur européen. La barrière vint ensuite.

À Trois-Rivières, où j'habite, il n'y a pas moyen d'avoir accès au fleuve ou à la rivière sans risquer de se faire dire de circuler. Le port est souvent fermé lors des événements publics comme le Festivoix ou bien lorsque l'on y accueille un bateau de croisière. La Ville tient à ne pas faire honte à ces précieux touristes en lui montrant nos pauvres. On établit donc un périmètre de sécurité. Et pour le Festivoix, eh bien on fait payer les citoyens plutôt trois fois qu'une.

Au début des années 2000 le Festival international de l'art vocal, l'ancêtre du Festivoix, était gratuit. Normal, nous l'avions payé via nos taxes et nos impôts, puisqu'il recevait de généreuses subventions en plus des commandites.

Ensuite, les choses se sont gâtées. On a fini par clôturer la moitié du centre-ville pour faire payer les curieux. La gratuité, c'était pour les Trifluviens soviétiques d'antan, ces pauvres qui n'avaient jamais un sou vaillant sur eux et profitaient des spectacles et autres événements gratuits comme s'il ne fallait jamais payer royalement nos Gentils Organisateurs. Trois-Rivières fit son entrée dans le 21e siècle en sacrifiant la gratuité, en multipliant les clôtures ainsi que les interdictions. Les chanteurs locaux ont été remplacés par des groupes de punk-rock internationaux conformistes et apolitiques... Il y a maintenant des espaces VIP pour bien distinguer l'élite des culs-terreux. Ce n'est plus un festival d'été, c'est un show privé qui prive les citoyens de l'accès à leur propriété publique. Rien de bien démocratique. Un festival à l'image de ce que nous sommes devenus: RIEN.

Il y a peu d'espaces verts gratuits qui vaillent le coup d'une visite à Trois-Rivières. Il faut payer pour aller voir la plage de l'Île Saint-Quentin, une plage que j'aurai fréquentée gratuitement dans les années '70 avec tous les enfants pauvres de mon quartier. Le site des Vieilles Forges est lui aussi payant. Il reste bien quelques parcs, quelques bancs, mais les plus beaux sites sont inaccessibles sans montrer un signe de piastre.

Le Mont-Royal et les Plaines d'Abraham sont deux sites naturels en milieu urbain où l'accès est gratuit. À Trois-Rivières, on a bien un parc ici et là, un bout de plage à Pointe-du-Lac, un débarcadère au Canadian Tire de Cap-de-la-Madeleine, mais tout le reste est privé, barré, clôturé. Les golfeurs se sont emparés des plus beaux terrains et, comme de raison, ne songez pas à y aller sans sortir de l'argent de vos poches. C'est privé. Les pauvres n'y seront jamais les bienvenus, d'autant plus s'ils ne portent pas l'uniforme approprié. Cela prend du standing pour déverser des tonnes d'insecticide dans nos cours d'eau et notre nappe phréatique tout en regardant le beau gazon vert tendre.

Oui, on aime ça les barrières, les frontières, les limites.

Le culte de la propriété privée et l'obsession de la sécurité nuisent considérablement à la qualité de vie de l'ensemble des citoyens. L'argent finit par tuer la démocratie autant que la communauté.

La logique implacable de la barrière s'impose.

L'hurluberlu de la Maison Blanche songe à élever un mur entre le Mexique et les États-Unis. Un mur comme celui qui existe entre Israël et la Palestine. Un mur comme on en voit d'autres pour établir la limite entre les vainqueurs et les vaincus.

Un mur pour nous faire accroire que ce continent que les Autochtones appellent encore l'Île de la Tortue est devenu un stationnement payant à 20$ la journée qui que nous soyons.

***

J'avais douze ou treize ans. C'était l'été. Je n'avais pas un sou et je m'amusais du mieux que je pouvais.

Cette année-là, il suffisait de payer à l'entrée de l'Exposition agricole de Trois-Rivières pour avoir accès gratuitement à tous les manèges. Malheureusement, nous n'avions pas ces dix dollars pour entrer.

Moi, mon jeune frère et deux de mes amis décidèrent donc de sauter par-dessus la clôture, sur le boulevard des Forges, pour entrer clandestinement sur le terrain de l'Expo et profiter des manèges gratuits.

C'était une grille en fer forgé avec des piques d'au moins un pouce de diamètre.

Il venait de pleuvoir. J'étais moins agile que les trois autres. Mes pieds ont glissé le long des piques et je me suis empalé sur les tiges qui pénétrèrent dans mon ventre pour y laisser deux grands cercles rouge sang. J'ai quand même réussi à me déprendre de cette fâcheuse position. Puis j'ai couru avec mes compagnons sous les aboiements des chiens bergers allemands tenus en laisse par des agents de sécurité à la mine non moins patibulaire.

Nous ne nous sommes pas faits prendre, heureusement. Je n'avais pas nécessairement le goût de faire des tours de manège avec les trous dans mon ventre, mais bon, je l'ai fait par défi, pour justifier mes stigmates. Je n'avais tout de même pas souffert pour rien.

***

Je suis bien sûr moins casse-cou aujourd'hui. Et moins agile aussi...

Pourtant, je m'efforce de ne jamais payer pour me rendre là où je veux bien aller.

Je vais sur les terrains payants avant l'ouverture de la guérite.

Je dois bien sûr me lever tôt, mais c'est un compromis d'autant plus acceptable que j'apprécie la solitude.

Je finis par circuler gratuitement un peu partout, entre six heures et huit heures du matin.

Je ne vous dirai pas où: je perdrais ce privilège.

Encore une fois, je trouve les moyens de justifier ma pingrerie.

Je ne veux pas payer pour me rendre dans des parcs déjà subventionnés par l'argent de mes taxes et de mes impôts.

Je ne veux pas payer pour circuler librement sur les lacs, les rivières, le fleuve ou les plages.

Mon pays, en tant que Métis d'ascendance française et anishnabeg, c'est l'Île de la Tortue.

On ne me fera pas le coup de me tenir attaché après un sapin, dans une réserve, à regarder la croisière s'amuse ou les golfeurs heureux.

Comme le chantait si bien Woody Guthrie, this land is our land. Ce pays nous appartient. Il faudra bien un jour revendiquer nos droits sur nos plages, nos espaces verts et nos eaux.

Il faudra bien abattre des clôtures, des barrières et des murs.

Il faudra bien un jour se donner une démocratie digne de ce nom.



mercredi 12 juillet 2017

Chez le diable


Onomatopées


Je fais ma promotion


Le lendemain de veille


Panne d'inspiration


Promo


Angéline au cou mou

Angéline avait le cou mou. Elle trouvait que son cou était tout mou. 

-Il est mou, mon cou, gémissait-elle sur une moue de dédain.

Était-il mou, son cou?

Angéline croyait qu'il était mou, son cou.

Mais il n'était pas mou, son cou.

Elle avait un cou normal, comme tous les autres cous.

Mais dans sa tête, son cou était mou.

Et ça ne se remarquait pas, ce cou mou.

Personne n'aurait pu dire qu'il était mou, son cou.

Il était ferme, charnu et soyeux. Mais mou? Pas du tout.

Angéline n'en démordait pas.

Elle avait le cou mou.

***

Un jour Angéline tombe sur Frèdo Frédette, de son vrai nom Jean-Frédérique Frédette, lequel la charme en lui murmurant son prénom à l'oreille: an-gééé-li-ne-euh! en détachant bien les syllabes.

Elle avait un fond de narcissisme, Angéline. Et elle aimait son prénom. C'était normal que les autres l'aime aussi et surtout le remarque. C'était normal.

Son cou n'en était pas moins mou.

Mais Frèdo Frédette lui-même, qui le vit de près, ce cou, ne le remarqua pas. Y eut-il meilleurs yeux qui puissent en témoigner à ce jour, sinon des médecins ou dentistes tenus sous le silence du secret professionnel? 

Frèdo Frédette était catégorique: Angéline n'avait pas le cou mou.

***

Les années passèrent. 

Angéline vivait avec Frèdo Frédette qui se faisait maintenant appeler Monsieur Jean-Frédérique Frédette pour des questions d'argent quelconque.

Angéline pensait de moins en moins à son cou mou.

Elle finit par le trouver normal, ce cou qu'elle avait cru mou.

Et même qu'il n'était pas mou, son cou.

Pas du tout.

***

Entre temps elle eut une vie plus passionnante que cette simple histoire de cou mou.

On ne saurait juger une personne qu'en ne visant qu'un point. Angéline était bien plus qu'un cou qui se croyait mou. Elle était très drôle, entre autres.

Mais bon, on n'a pas toutes ces vies à nous raconter.

Il faut bien prendre des raccourcis.

Faire de l'art là où il n'y en a pas.

Comme si ça se pouvait qu'une femme soit si dévastée par l'idée qu'elle se fait faussement sur la texture de son cou... Vous en avez entendu, vous, des histoires semblables à propos d'un cou mou?

Je n'ai pourtant pas rêvé cette histoire.

Vous savez bien que l'invention ce n'est pas mon fort.

Je ramasse tout ce qui traîne dans mes paysages sonores. 

Et je transforme ça en récits.

Et l'histoire d'Angéline au cou mou c'est un peu ça.

Je l'ai entendue quelque part.

Et c'est tout.

Si je m'explique plus longtemps je ne deviendrai jamais un artiste.

Donc je termine d'écrire ici. Là. Oui. Point.


mardi 11 juillet 2017

L'Excentrique


Chauffer sans permis de conduire

«Un anarchiste est quelqu'un qui respecte scrupuleusement de marcher sur les passages cloutés afin de traverser la rue.» Je vous cite de mémoire une parole que l'on attribue, de mémoire, à Georges Brassens. N'allez pas courir toutes les rues en répétant ce que j'attribue à Georges Brassens sans vérifier parce que je me dis que vous le ferez à ma place. Quitte à me le reprocher ensuite. Si j'ai raison, cela m'aura évité du temps à le gougueler. Je suis en train de vous parler les amis. Devrais-je interrompre cette conversation que j'ai avec mes lecteurs pour aller vérifier mes références? Ce serait vous manquer de respect. Au demeurant vous pourrez toujours me traiter de bougre d'idiot pour cette citation tronquée ou ne reposant sur rien de bien sérieux. On a beau marcher sur les passages cloutés autant qu'on veut que le piéton ne fait pas l'anarchiste. Au fond, je n'aurais jamais dû vous en parler.

Pourtant, cela sert d'introduction pour une anecdote qui m'est revenue à la mémoire tandis que je pédalais calmement dans mes souvenirs.

Il serait ridicule de ramener Billy Létourneau au niveau d'une simple anecdote. Cet homme a une personnalité si compliquée, si éloignée des normes considérées acceptables, qu'il est devenu pour moi une source inépuisable de récits déjantés. N'allez pas croire que je soutienne et cautionne tout ce qu'il fait. Ce n'est pas mon rôle. Ce n'est pas celui d'un écrivain à tout le moins. Donc, concluons que mon rôle consiste à rapporter aussi suavement que possible des réalités qui ne méritent pas d'exister. 

On les exprime qu'elles doivent tout de suite être réprimées pour que les choses ne soient pas corrompues par des outrages aux bonne moeurs sans lesquelles les fraises ne se vendent plus dix dollars le panier.

Billy Létourneau n'est pas anarchiste. Il est loin de ce système de pensée qui vous propose l'autogestion, la démocratie directe et des bacs bruns pour ramasser les matières organiques. Il serait plutôt anarchique. Aucune doctrine n'adhère à ce gars-là. Il n'est pas sans morale, mais il n'en fait pas l'étalage, ce qui le rend d'autant plus sympathique aux oreilles d'un écrivain, comme moi par exemple.

-Ça fait dix ans que j'chauffe pas d'permis... me lança-t-il tout de go, la première fois que je le vis, Billy Létourneau.

J'oubliais de vous dire que Billy Létourneau portait une casquette de baseball. Tout ce qui était en-dessous de cette calotte était un gars moyen, le visage rasé de près, qui s'aspergeait d'Aqua Velva et portait des Tee-Shirts sans logo ni discours. Seulement des tee-shirts noirs ou bleu marine. Jamais des blancs. Ça laissait paraître les taches de café et de sauce à spaghetti. Billy Létourneau avait vingt-six ans, qui plus est, et m'allait aux épaules. Ce qui veut dire qu'il devait faire dans les cinq pieds six pouces.

Billy Létourneau n'était pas jasant. Mais il avait l'envie de me jaser ça ce matin-là. C'était d'autant plus apprécié que j'étais à ses côtés. Billy m'avait embarqué sur le pouce, quelque part sur la 40 dans le coin de Charlemagne, village natal de Céline Dion.

-C'est pas un char volé... continua-t-il. J'ai pas d'permis. J'en ai jamais eu. Pourquoi j'en aurais d'besoin? Si j'me fais arrêter, j'perdrai pas mon permis: j'en n'ai pas! Ils vont me donner une amende pour conduite d'un véhicule sans permis de conduire... Pis j'vas payer l'amende pis chauffer encore sans permis el' lendemain... Comprends-tu l'astuce?

Sa logique me semblait un peu tortueuse. 

Pourtant, je n'avais jamais vu une personne respecter aussi scrupuleusement le code de la route.

Il roulait toujours selon les vitesses permises, regardait à gauche et à droite avant de tourner, laissait passer les piétons et les personnes handicapées, ne faisait jamais crisser ses pneus et ne partait jamais en trombe... C'était un as de conduite, Billy Létourneau, le gars qui chauffait sans permis.

Tout au long du trajet qui séparait Charlemagne de Trois-Rivières, ma destination, Billy m'a raconté toutes ses fourberies avec le sentiment étrange qu'il se donnait l'air de m'apprendre à me débrouiller dans la vie. 

-Moé j'gagne bin ma vie parce que j'fais c'que j'veux. En seulement que j'me fais pas prendre. J'calcule mes affaires. Ej' chauffe pas de permis mais j'respecte el' code d'la route. Ej' vole du fil de cuivre dans les poteaux, mais j'le vends pas à 'a police... Toutte c'que j'fais c'est calculé, man. Faut s'débrouiller man. Ces hosties-là y'auront pas ma peau.

Qui étaient ces hosties-là? C'était peut-être vous, moi ou bien eux, là-bas, qui nous regarde du haut de leur hélicoptère. Je comprenais que Billy Létourneau était un renégat qui roulait sans permis de conduire. Et que j'aurais pu passer pour son complice si par malheur on nous avait arrêtés.

-Je n'le connais pas monsieur! Je suis un auto-stoppeur! aurais-je dit à la force constabulaire.

Je pouvais à tout le moins me rassurer du fait que Billy Létourneau était un bandit professionnel, rasé de près, le clin d'oeil complice, prêt à partager une moitié de sa sandwiche au jambon avec un pur inconnu. Ce que j'ai d'ailleurs refusé, par principe. Un pouçeux n'est pas un pique-assiette. Son rôle doit se limiter à faire la conversation pour tenir le chauffeur éveillé sur la route.

Je n'ai jamais revu Billy Létourneau bien entendu.

Il m'a fait débarquer aux cinq coins, l'entrée mythique de Trois-Rivières, avec Le restaurant aux 5 coins qui est depuis devenu La rôtisserie Ti-Coq. Dans le temps c'était encore Le restaurant aux 5 coins. Dans le temps où je faisais du pouce. Dans le temps où j'avais 20 ans. On va dire en 1990 pour faire une histoire courte.

Je n'en fais plus, du pouce.

Je pédale ou je marche. Ou bien je me laisse conduire par ma blonde. J'ai les yeux astigmates et le focus ne se fait pas au bon moment. Les paysages défilent comme sous l'effet d'un stroboscope lorsque ma vue doit s'ajuster à la haute vitesse. Je ferais donc un très mauvais conducteur. Même si l'on trouvait le moyen de me doter d'un permis pour conduire une voiturette de golf, voire une tondeuse à gazon.

Je vous parle encore de moi... 

Je dois être anarchique moi aussi.

Je commence quelque chose et me perds illico en digressions.

Ou bien je me mets à me rappeler de Billy Létourneau.

Ah oui! J'oubliais... J'ai finalement gouguelé à propos de la citation attribuée à Georges Brassens. Ma référence c'est le site Le Monde. C'est mieux que rien, n'est-ce pas? 

Et voilà ce qu'aurait dit Georges Brassens:


Il n'y a pas de référence exacte. Le doute subsiste...

Et c'est dans Le Monde!!!

Mais où s'en va Le Monde, hein?

Ça joue à l'écrivain, comme ce blogueur qui vous a raconté un truc sur Billy Létourneau.

Mais lui, au moins, n'est pas Le Monde!


dimanche 9 juillet 2017

Je ris et je danse sous la pluie

D'aucuns se plaignent de cet été qui n'est pas à leur convenance en raison de la pluie. Pour dire vrai, il ne pleut pas toujours même s'il pleut souvent. Et il me semble que le temps est un petit peu plus clément que ce que les bulletins météorologiques nous livrent jour après jour.

Je m'explique. Si vous voyez une icône annonçant de la pluie sur Météomédia cela ne veut pas dire qu'il faille céder à la panique. Les probabilités d'averses sont souvent de 40%. Cela signifie qu'il y a six chances sur dix qu'il ne pleuve pas.

Ce matin, on annonçait un peu de pluie. Il n'a pas plu finalement. J'ai fait du vélo jusqu'aux Vieilles-Forges de Trois-Rivières puis je suis revenu bien au sec après cette randonnée d'environ 35 kilomètres aller-retour. Je suis parti à six heures trente et suis revenu un peu moins de deux heures plus tard. J'ai pris un bon bain pour soulager mes vieux muscles. Puis je suis reparti à l'aventure, à pieds, afin de poursuivre mon entraînement.

Le temps était doux et frais. Je ressentais la caresse du vent sur ma peau. Le ciel était bleu et blanc comme le drapeau du Québec. Les nuages étaient énormes et cotonneux comme ils le sont d'habitude à l'automne.

-Hostie que j'suis bien! me suis-je surpris à me dire à moi-même.

J'ai marché jusqu'à la pharmacie pour aller quérir mes médicaments, des trucs pour faire baisser la pression et contrôler mon diabète, rien de bien grave, de quoi compenser pour l'usure naturelle de ma carcasse.

J'ai continué à me dire que la vie était belle. Je suis revenu à la maison en sifflant.

J'aurai passé une autre belle matinée à me remplir les yeux et les narines d'été.

Oh! ce n'est pas un été où il fait toujours soleil, toujours 30 Celsius et toujours je ne sais trop quoi.

C'est un été qui ne pourra jamais être aussi maussade que celui que j'ai vécu au Labrador en 1997.  Un mois d'avril perpétuel qui donnait l'envie de boire jusqu'à plus soif.

Cet été ne sera jamais aussi joli que celui que j'aurai vécu en 1994 au Yukon. Une seule pluie diluvienne qui dura une demie heure. Le ciel toujours bleu. Le soleil qui ne se couchait jamais. Une température sèche et confortable oscillant entre 25 et 30 Celsius. Pas d'humidité.

Quoi qu'il en soit, on ne me fera pas détester cet été que nous vivons présentement. Personne n'y réussira.

On annonce de la pluie? Qu'importe! La piste cyclable et les rues seront désertes parce que la majorité des gens craignent de fondre comme du chocolat sous la pluie. Je serai le roi de la piste cyclable. Je serai l'omega man de ma ville désertée. I'm gonna sing in the rain.


samedi 8 juillet 2017

Un pauvre type au pawnshop

Il portait des espadrilles trouées de peu de valeur qui semblaient être moulées dans du plastique bon marché. Ses vêtements étaient plutôt crottés. Personne n'aurait voulu sa chemise même s'il l'avait donnée. Totalement édenté, avec une barbe de huit jours, il affichait le regard mauvais de celui qui a terriblement faim et soif. Son air patibulaire n'inspirait pas confiance.

Ti-Luc, le commis du magasin de prêt sur gage qui achetait aussi de l'or, était habitué. Il voyait à tous les jours des paumés qui seraient prêts à vendre leur mère pour une poignée de dollars.

Quand il vit arriver le type avec tout son attirail, il ne se laissa pas démonter ni impressionner.

-J'ai plein d'affaires pour toé... Tu pourrais vendre ça une fortune man... Une fontaine d'eau de source, un lecteur VHS, des CD, des DVD...

-T'as rien là-dedans... lui répondit Ti-Luc. Ta fontaine d'eau de source est déconcrissée pis pas propre... Y'a plus personne qui achète des lecteurs VHS... Mes CD pis mes DVD j'suis obligé d'les vendre à 5 pour 10$ tellement qu'el' monde en veut p'us...

-Donne-moé 20$ pis j'te laisse toutte... J'ai 30 CD... une quarantaine de DVD... Come on... 

-Non... Ça s'vend p'us...

-J'ai une grosse TV... Une TV qui valait mille piastres dans l'temps...

-Ça vaut p'us rien... El' monde y'ont toutte des écrans plats à c't'heure... Ça vaut même pas deux piastres...

-Une sécheuse? Prendrais-tu une sécheuse?

-Non, pas de sécheuse... On n'est pas un magasin de meubles...

Le pauvre diable se grattait la tête, désespéré.

-Dix piastres... J'te laisse toutte pour dix piastres...

-Même si tu m'disais une piastre j'en voudrais pas...

-Une piastre! Donne-moé une piastre!

-Come on... J'ai pas d'temps à perdre.

-Pis des couteaux en argent? Des bracelets en or? Prendrais-tu ça?

-Moui... Je paie tant de l'once...

Le pauvre type remballa ses trucs et sortit. Il revint quatre heures plus tard avec de la coutellerie en argent et un bracelet en or qu'il avait volés à sa voisine qui jasait au téléphone sur sa galerie avant. Il était rentré par derrière et était allé directement vers ce qu'il avait spotté la veille en y faisant de menus travaux de peinture pour le propriétaire des logements.

-Combien pour tout ça, hein?

Ti-Luc regarda le lot. C'était en assez bonne condition. C'était vraiment de l'argent, vraiment de l'or. Mais il ne devait pas s'en laisser imposer pour autant.

-Hum... D'habitude j'donnerais quinze piastres... Mais là j'vais t'donner vingt piastres si tu m'laisses aussi tes CD pis tes DVD...

-Vingt piastres? Come on! On m'donnerait cinquante piastres pour ça...

-Si on t'donne cinquante piastres pour ça, pourquoi tu n'vas pas les voir?

-Hum... Ok... Donne-moé vingt piastres.

Quelques heures plus tard le pauvre type était gelé tight sur le trottoir. Impossible de dire ce qu'il avait consommé. Il avait le regard tout aussi mauvais et gueulait tout seul. Il lui manquait un soulier. Allez savoir où il l'avait perdu.



Mon billet hebdo pour le HuffPost Québec

C'est ici.

vendredi 7 juillet 2017

La vie est parfois chienne


Pourquoi je n'aime pas entendre hurler

Je suis allergique aux cris et aux hurlements. Quand on hausse le ton devant moi c'est comme si quelqu'un faisait crisser une craie sur un tableau noir. Cela vient me chercher jusque dans le fin fond de mes testicules. Cela fait monter ma température et la vapeur finit par me sortir par les oreilles. Tant et si bien que je ne vois plus clair et que je ne réponds plus de mes actes.

Je suis une personne relativement calme. Je crois, sans rire, avoir une voix douce. Je parle plutôt posément et suis affable. Peut-être que je suis ainsi pour imposer mon style. Ou bien pour me protéger du bruit, des cris stridents et autres sautes d'humeur qui menacent de révéler au monde le Mister Hyde qui est en moi.

Plus une personne est hors d'elle-même devant moi et plus je deviens froid et posé. Si la personne en question n'est pas capable de se calmer et continue de gueuler, je dois me retenir pour ne pas la gifler ou bien la grimper dans le mur en la tenant par la gorge...

Évidemment, je me retiens. Surtout si c'est une femme. Je n'en ai jamais blessé une seule. J'ai appris à fuir les femmes qui hurlent plutôt que de les confronter.

Mais je crains parfois de ne plus savoir me contenir devant un homme qui cherche à m'intimider avec des hurlements de gorille. Pour tout dire, j'ai peur de mes réactions devant quelqu'un qui hurle devant moi. Il ne sait pas qu'il me scie les testicules. J'ai l'air calme, emphatique et tout le tralala, mais en hurlant il réveille en moi le monstre qui sommeille. Et il est affreux, ce monstre. Il perd la carte et se réveille seulement après avoir commis l'irréparable.

***

On dit qu'il faut se méfier des gens calmes.

Et je me méfie de moi.

J'ai le physique d'une armoire à glace. Je ne crains personne et je le dis sans vantardise ou fanfaronnade. Je me crains, moi.

Il m'arrive de penser que la génétique intervient dans mon caractère tout aussi calme qu'explosif.

Ma mère était soupe au lait. Mon père aussi. Les meilleures personnes du monde jusqu'à ce que vous abusiez de leur bonhomie.

Les colères de mon père, surtout, étaient démesurées.

Mon père devait rencontrer le directeur de ma polyvalente. J'avais été expulsé de l'école pendant une semaine pour avoir balancé un banc de palestre de trois cents livres au bout de mes bras, comme si c'était un fétu de paille.

-Monsieur Bouchard, lui dit le directeur, votre fils est dangereux. Il a balancé un banc de palestre de trois cents livres au bout de ses bras et a pété les murs du gymnase avec un extincteur d'incendie... Toute la classe avait peur et s'est enfuie en courant... Il devrait consulter un psy...

-Tabarnak de calice de ciboire de christ! hurla mon père en tapant des deux poings sur le bureau du directeur. Qu'on vienne me dire que j'su's un gros nounours parce que j'su's pas bon au volleyball pis moé 'ssi j'casserais toutte étole de viârge de calice!

Le directeur me fit réintégrer l'école. Il conclut que mon problème était sans doute génétique.

Mon prof d'éducation physique m'avait traité de gros nounours, effectivement, et j'avais pété les plombs. J'ai une vision perturbée par l'astigmatisme et cela affecte mon focus quand c'est le moment de faire la réception d'une balle ou d'un ballon. J'étais donc un mauvais joueur de baseball, de volleyball et de badminton. J'étais par contre excellent pour la natation, le ski de fond et le canotage.

Heureusement que ce genre d'épisode de violence ne s'est pas reproduit souvent. J'ai pu me rendre jusqu'à l'université et éviter la prison pour meurtre.

***

Je suis l'homme le plus calme du monde. Mais ne criez pas devant moi, je vous en conjure. Je vous dis ça pour votre bien...

King Kong est gentil avec un peu de bouffe et un peu d'amour.

Mais ne venez pas le piquer. Ne cherchez pas à le confronter. Tenez-vous loin de lui et calculez une bonne distance pour prendre la fuite.

Il ne vous fera aucun mal si vous le laissez rêver, boire et manger sans faire trop de bruit...



jeudi 6 juillet 2017

Mon billet hebdo pour le HuffPost Québec

C'est ici.

Pourquoi je crie

On me demande pourquoi j'écris. En fait, on ne me le demande jamais. Mais je ne veux pas avoir l'air du gars qui se parle tout seul et en plus se répond...

Peut-être que je ponds mes textes pour me répondre...

Je peins, je fais de la musique et j'écris. Mais c'est l'écriture qui sollicite le plus clair de mon temps.

Molière voulait faire du théâtre sérieux. Il admirait Corneille et jouait ses pièces avec un pathétique qui le faisait passer pour un mauvais acteur. Il a écrit ses comédies par dépit, pour se faire des sous, parce que le rire passait pour vulgaire à son époque où l'on marchait les fesses serrées.

Voltaire était convaincu d'être un grand poète. Peu de gens auront lu ses poèmes au fil des siècles. Sa Henriade est pratiquement passée à l'oubli. On a oublié ses pleurs. On n'aura conservé que ses rires, ses contes humoristiques, ses lettres cyniques.

Cela soulève une question: serai-je reconnu pour ce qui me tient le plus à coeur ou pour ce que je considère comme étant mes niaiseries?

Nous ne sommes donc jamais juges de nos propres oeuvres. Nous en sommes à tout le moins de mauvais juges.

Pourquoi j'écris? Je me le demande. Parce que c'est viscéral. Ça vient tout seul, sans efforts, comme la respiration quand la bouche n'est pas obstruée par une patate chaude.

C'est la seule réponse qui me vienne à l'esprit.

Je crois que l'on devrait aimer mes textes comiques.

Mais il est possible que ce soit mes textes tragiques qui prennent le dessus... Ou bien mes onomatopées.

Comme on pourrait préférer mes deux ou trois toiles abstraites à mes toiles figuratives.

C'est con comme ça, la vie.

On se croit ceci et on n'est que cela.


LIBARTÉ...


mercredi 5 juillet 2017

Étrangement...


L'Entrevue


Les États généraux des Écureuils

Il était de voir les écureuils se rassembler. La plupart du temps ils allaient chacun de leur côté, emmagasinant pour l'hiver dans le but d'y survivre.

La mort de plusieurs écureuils au cours des dernières semaines avaient fini par créer une onde de choc dans la communauté. Les aînés avaient donc ordonné de tenir les États généraux des écureuils sous le vieux chêne, lesquels réunissaient autant les écureuils roux, végétariens, que les noirs, omnivores. Ce qui ne s'était pas vu, de mémoire d'écureuil, depuis au moins dix générations.

Tous les écureuils du comté y étaient. Il ne manquait personne, sinon quelques individualistes qui préféraient continuer à se remplir les bajoues, comme d'habitude, en ignorant le sort de leurs semblables.

-C'est bien la première fois que je vois autant d'écureuils rassemblés au même endroit! déclara Jojo Grosse-Bajoue, un énorme écureuil noir qui pouvait passer pour un chef même si personne ne l'écoutait vraiment.

-Qu'est-ce qu'il a dit cette grosse queue? demanda Squoui-Rel l'écureuil roux.

-Il a dit qu'il n'a jamais vu autant d'écureuils de sa vie... répliqua Squoui-Squoui.

-Ah bon...

-Les amis... Les amis... poursuivit Jojo, lâchez-vous la queue un moment... L'heure est grave et ce n'est pas pour rien que vous avez répondu à cet appel, j'ose le croire... Au moins vingt des nôtres sont disparus en un court laps de temps. Et permettez-moi de vous dire que les humains doivent être pointés du doigt... Les humains détruisent tout sur leur passage et, comme si ce n'était pas assez, ils s'en prennent maintenant aux écureuils...

-Ils sont pourtant gentils les humains,  siffla Squoui-squoui. Ils me donnent souvent des cacahuètes...

-À moi aussi! déclarèrent une dizaine d'autres.

-Ah oui? Et pourquoi, croyez-vous?

Personne ne dit mot.

-C'est pour nous manger! Ils nous nourrissent jusqu'à ce que l'on soit gros, incapables de monter aux arbres et faciles à attraper! hurla Jojo. Vous croyez qu'ils font ça parce qu'ils vous aiment?

-Voyons! Quand on est écureuil on n'est pas humain! Je vais souvent grignoter dans la main des humains et il ne m'est jamais rien arrivé! s'indigna Squoui-Rel.

-Ah oui? Et comment expliques-tu la mort récente d'une vingtaine de nos camarades, assommés par les humains et jetés dans des sacs pour être emportés dans le nid des humains, hein? Je les ai vus de mes yeux vus! J'ai compris pourquoi ils nous nourrissaient! Pourquoi ils déracinent les arbres! Nous ne sommes rien pour eux. Ils vont bientôt bâtir leurs nids sur notre territoire sacré, comme ils l'ont fait partout ailleurs dans l'univers connu... Puis ils vont nous assommer l'un après l'autre et nous jeter dans des sacs pour nous dévorer!

-Jojo a raison... J'ai trouvé une boîte avec un cadavre d'oiseau... peut-être un goéland... Ils nourrissent les oiseaux et ils les font rôtir sur un feu pour ensuite les manger avec des pommes de terre et du chou vinaigré! Ça m'a levé le coeur de voir ça...

-Et qu'est-ce qu'on peut faire Jojo, hein?

-Eh bien, il faudrait organiser la résistance. S'attaquer aux humains en groupe, pour leur montrer que nous ne les laisserons plus faire.

-Ils sont tellement énormes! Comment veux-tu les terrasser?

-À cent écureuils, les amis, n'importe quel être humain tomberait...

-Ça ne s'est jamais vu Jojo...

-C'est pas parce que ça ne s'est jamais vu que cela ne se fera jamais! Allez-vous, les amis, laisser faire les humains?

-Non! crièrent-ils tous en choeur.

-Qui sont les plus forts?

-LES ÉCUREUILS!

-Qui?

-LES ÉCUREUILS!!!!

-Oui, les écureuils!!! Vive les écureuils! La liberté ou la mort!

L'euphorie qui régna ce soir-là parmi les écureuils les fit tous pleurer de joie. C'était quelque chose comme un grand soir.

Le lendemain, cent écureuils plus dégourdis que les autres se jetèrent sur un humain pour le déchiqueter.

-Hourra! crièrent-ils. Vive la révolution!

L'humain gisait dans son sang avec son ridicule sac de cacahuètes qui fut la juste récompense des guerriers pour leur bravoure.

-Jamais je ne me serai mis autant de cacahuètes dans les bajoues! hurlèrent-ils tous de joie.

-C'est enfin le règne du bonheur parmi les écureuils!

Un écureuil composa même une chanson qui devint rapidement un hymne reprit par tous leurs congénères.

Allons bajoues remplissez-vous
Le jour de gloire est arrivé
Les humains sont tenus en joue
L'écureuil est enfin libéré

Rongeons les os humains
Formons nos bataillons
Rongeons, rongeons,
Qu'un sang impur
Abreuve nos maisons!

C'en était fini des humains...

Malheureusement, les humains arrivèrent avec des costumes que les dents des rongeurs ne pouvaient pas pénétrer. Ce fut un massacre. Plus de mille écureuils moururent au cours des jours suivants.

Squoui-Rel échappa miraculeusement au génocide.

Il assista, impuissant, à la destruction du parc qui l'avait vu naître. Les chênes, les trembles, les tilleuls et tous les arbres furent rasés. Puis, l'année suivante, des nids humains et des chemins de pierre finirent par détruire complètement ce qui avait été son paradis.

Squoui-Rel est aujourd'hui très vieux. Il survit tant bien que mal parmi ces horribles créatures que sont les humains. Il se promène d'un poteau à l'autre en jouant au funambule sur les fils électriques.

Peu d'entre les siens ont survécu. Ceux qui restent ne veulent plus rien savoir des États généraux, de la résistance ou de la révolution. Ils se contentent de se remplir les bajoues. Et haussent les épaules quand des humains frappent leurs camarades avec des bâtons pour ensuite jeter leur dépouille dans des sacs.

Pourtant, Squoui-Rel a encore la larme à l'oeil quand il pense à la seule fois où il avait vu les écureuils se tenir debout. Il honore encore la mémoire de Jojo Grosse-Bajoue et de tous ces autres qui sont morts pour la cause de la liberté...

Pauvre Squoui-Rel... Pauvre écureuil...

Méprisables humains...

mardi 4 juillet 2017

À l'image de Dieu


Ma liberté d'inculte

J'ai déjà été extrêmement critique envers la religion.

J'avais le malheur d'être tenu d'aller à l'église tous les dimanches. L'église catholique bien entendu. Plus je lisais, plus je vieillissais et plus cela me semblait une superstition minable. 

Rien ne me rapprochait de ces vieux qui tremblaient comme des feuilles devant une statue de plâtre ou des lampions. Je dirais même que cela me révoltait. 

Pourquoi devais-je absolument assister à ce spectacle de peureux qui réclamaient la protection d'une statue de plâtre? La religion était à considérer au même niveau que les fers à cheval et les pattes de lapin porte-bonheur. Ce n'était pas mon truc. Je ne ressentais aucunement le besoin de trembler comme une feuille devant un miroir brisé ou bien en passant sous une échelle. La vie était dure, chienne ou injuste, mais c'était justement ça, la vie. Il fallait se battre. Ne pas s'inventer des ailes pour fuir le minotaure mais plutôt l'affronter avec un bon bâton de baseball. Il ne fallait pas agir comme une proie qui détale devant un prédateur, mais s'affirmer en tant que prédateur envers tout ce qui souhaiterait m'annihiler: homme, femme, tristesse ou n'importe quel autre truc.

Évidemment, j'ai nourri mon esprit avec le nec plus ultra de la philosophie athée. J'ai vite perçu la religion comme une institution humaine tout aussi pourrie que toutes les autres. À quoi servait-elle sinon à contrôler les gens et à détourner leur juste révolte contre l'exploitation et la misère? Les pyramides comme les cathédrales n'étaient que les produits de la servitude à la gloire d'une élite qui opprimait le peuple. On me montrait la pyramide, je pointais les esclaves qui poussaient les pierres sous les coups de fouet.

Pour bien marquer ma révolte contre la religion, j'ai bien sûr cessé d'aller à l'église. Puis je me suis mis à inverser les croix. Je ne croyais pas plus au satanisme mais cela me plaisait de faire peur aux bigots. J'étais jeune et con. 

-Si Dieu existe, qu'il me fasse disparaître sur-le-champ! J'attends... Quoi, je suis encore là? Il est où votre Dieu? C'est comme le Père Noël, hein? Il n'existe tout simplement pas... Dieu, c'est pour les faibles d'esprit...

Voilà ce que je disais chaque fois que j'étais confronté à de la religion.

***

J'ai vieilli. Je ne suis pas devenu religieux pour autant. Cependant, je ne ressens plus ce besoin de mener un combat contre une église qui s'est écroulée d'elle-même. On passe une église par mois sous les pics des démolisseurs au Québec. Elle est disparue de nos vies sans que l'on ait à commettre de défenestration de curés comme on l'a fait au cours de la Révolution française. Les curés eux-mêmes ont défroqué. Un beau matin, il faisait soleil, et c'était comme si plus personne ne croyait à ses sornettes. Les gens se sont mis à se respecter. On a fait la promotion des droits civiques. On a fait de la place pour tout le monde sans oublier personne.

Ma mère elle-même, qui nous obligeait pourtant à aller à l'église, n'avait plus la même relation avec l'église. Elle sentait qu'elle n'était qu'une institution humaine comme les autres, que les prêtres disaient n'importe quoi et qu'il ne fallait pas prendre tout ce qu'ils disaient pour du cash. Ils n'avaient plus raison sur tout. Je dirais même qu'ils n'avaient plus raison sur rien. On leur laissait faire leur spectacle, leur musique et leurs incantations sans en faire tout un plat. La théocratie québécoise était bel et bien morte.

***

J'ai découvert la spiritualité seulement après avoir rejeté en bloc toutes les religions, dont l'athéisme.

Vous me direz que l'athéisme n'est pas une religion. Pourtant, ses partisans se comportent trop souvent comme ce qu'ils dénoncent. Il manquait d'amour et de poésie dans leur vision restreinte de la vie. Cela ne me convenait plus. Ce n'était plus ce que je vivais. Je n'étais plus cynique et nihiliste envers l'existence.

J'ai d'abord fait un voyage dans la philosophie bouddhiste qui laisse entendre que le monde n'est qu'une représentation et, pour tout dire, une illusion. 

Cela me semblait un peu sec mais pratique pour soigner la douleur lorsqu'on n'a pas d'aspirine à notre disposition... 

Puis j'ai fait un retour aux sources de l'animisme, la croyance que toute chose et toute créature sont habitées d'une âme. C'était la philosophie de mes ancêtres autochtones, lesquels croyaient en un Grand Esprit, Kitché Manitou, qu'ils appelaient parfois l'Être Imaginaire. 

On a tort de concevoir la spiritualité autochtone comme cette caricature mièvre colportée par les adeptes du Nouvel-Âge. Leur spiritualité était aussi terre à terre que celle des Vikings, lesquels croyaient même qu'un jour Odin, leur Dieu suprême, allait lui-même mourir. Les dieux existent, d'accord, mais ce ne sont pas eux qui vont vivre notre vie à notre place.

***

Suis-je devenu religieux? Pas du tout. Toutes les institutions humaines me donnent froid dans le dos. J'y vois un danger perpétuel. Je ne me contente pas de dire que là où il y a de l'homme il y a de l'hommerie. Je crois au contraire que les institutions dénaturent la pensée humaine en dépouillant chaque créature de sa souveraineté. Elles tuent la vie spirituelle plutôt que de la nourrir. Elles sont tout juste bonnes à produire des soldats, des pions, des copies conformes.

Si j'ai rejeté la religion, c'est par souci de mieux aborder la spiritualité.

Je n'ai aucune réponse à fournir sur les fondements de l'univers.

Je me sens trop petit pour expliquer le macrocosme et le microcosme. J'ai cette humilité de suspendre mes vérités au sujet de quelque chose que je ne comprends pas.

Cela ne veut pas dire que je refuse de chercher. 

Je ne suis pas agnostique et encore moins athée.

Je ne refuse pas de chercher. Je suis plutôt gnostique. Je cherche, cherche et cherche encore. Toujours.

Je n'ai aucune réponse définitive à la question de l'Infini.

Je m'amuse avec la physique quantique, pour ce que j'en comprends, et mesure tout à l'aune de mes émerveillements et de mes déceptions face au monde qui m'entoure.

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Venons-en à la tolérance envers les religions...

Je n'ai plus cette envie de détruire les églises, les synagogues ou les mosquées. Chacun fera bien ce qu'il veut. Je défendrai même ce droit de prier ou de faire des incantations devant un fer à cheval. Je réclame néanmoins ma liberté d'inculte... Je ne veux pas que l'on m'oblige à croire en quelque chose qui n'a aucune assise dans ma pensée. Que chacun croit en ce qu'il veut dans la mesure où la société civile ne devienne pas prisonnière d'un culte tout juste bon à tuer le mystère de la spiritualité ainsi que l'amour de la sagesse.

J'ai fait la paix avec les curés, les rabbins et les imams. 

Plutôt que de les voir comme des ennemis du genre humain, je me dis qu'ils auront cette délicatesse de considérer la part de mythes poussiéreux qui entoure l'indicible divinité. Ils ne prendront pas au pied de la lettre leur livre sacré. Ils comprendront, une fois pour toutes, que la foi n'est rien sans la charité. Que les mots sont vides sans la solidarité humaine. Que les prières ne sont pas garantes de rendre une personne meilleure et plus attentionnée.

Voilà où j'en suis.

Je ne suis pas du tout religieux.

Mais j'ai une vie spirituelle. Une vie où il y a bien plus de questions que de réponses. Je ne vaux pas mieux qu'un autre, sans doute. Et cet autre, peut-être que j'aurai besoin de lui, un jour. Aussi bien ne pas lui cracher en pleine figure...



lundi 3 juillet 2017

Pourquoi je n'aime pas les universitaires

Gargantua, gravure de Gustave Doré
Je suis sans aucun doute un intellectuel. J'ai lu des livres épais comme ça et je crois même les avoir compris. Je ne professe pas la haine de l'intellectuel. Ce serait me tirer une balle dans le pied. Cela dit, je me sens souvent mal à l'aise parmi bon nombre d'universitaires qui, trop souvent, affichent leur suffisance en plus de se croire investis de la mission de donner des leçons à une humanité qui n'en demande pas tant.

J'ai moi-même souffert de cette mégalomanie qui affecte ceux que Rabelais appelaient dans son temps les doctes ignorants. Je comprends d'autant mieux son talent pour décrire les beuveries et les ordures, quand on sait dans quel milieu le brave homme évoluait. Tout comme Rabelais, je suis de ce genre d'intellectuels qui ne se sentent pas bien parmi ceux qui se croient sages et éclairés. Je ressens leur vanité qui, invariablement, débouche sur de la fatuité. Je préfère, de loin, les gens humbles, disponibles à toutes les hypothèses et n'affichant jamais ce sourire narquois de celui qui prétend tout connaître parce qu'il croit posséder le mode d'emploi ainsi que les règles d'un jeu nourri de préjugés sociaux.

Il se passe quelque chose dans le transit vers les collèges et les universités. Quelque chose qui me répugne. Cette chose que l'on trouve aussi chez les nouveaux convertis. L'étudiant lit quelques lignes d'Aristote et le voilà qui se croit fort d'une science nouvelle qui explique même les cors aux pieds. S'il lit Nietzsche c'est encore pire: il ne peut être que nietzschéen puisqu'il ressent lui aussi la solitude que lui impose son génie...

***

J'avais vingt ans et, comme l'écrivait Paul Nizan dans Aden Arabie, je ne laisserai personne dire que c'est le plus bel âge de la vie.

Je m'étais mis, bien sûr, à donner des leçons. J'étais même devenu un marxiste convenable qui articulait bien chaque syllabe et employait des concepts plus ou moins occultes pour le commun des mortels. Je n'étais pas fort pour vulgariser ma pensée. Je l'exprimais dans la langue des universitaires en me gaussant de ceux qui n'y comprenaient rien avec un sourire condescendant. Je savais, moi, et eux ne savaient rien. Ils ne voyaient que l'ombre de la réalité. De plus, ils n'avaient pas lu Nietzsche. Et même que ça ne leur disait rien du tout «nitche».

J'étais souvent seul et cela se concevait facilement: j'étais un intellectuel, un type qui avait lu Aristote, Platon, Voltaire et même Victor Hugo. On ne me la faisait pas à moi. Et j'avais l'arrogance que devait avoir le petit Christ devant les docteurs du Temple, l'index pointant vers le ciel, prêt à montrer la Vérité à tout un chacun.

***

Puis j'ai décroché. Cela n'a pas été très difficile. Je gagnais mes études en travaillant comme préposé aux bénéficiaires. Les belles théories et les beaux concepts ne me servaient à rien lorsque j'étais confronté à la maladie et à la mort des humains dont je devais m'occuper. Je ne pensais plus à Nietzsche et à ses concepts. Ni à Karl Marx. Ni à qui que ce soit. Sinon aux poètes. Ma tâche pouvait bien se comparer à celle de Walt Whitman, infirmier sur les champs de bataille.

Pour tout dire, j'intellectualisais de moins en moins la vie. Elle n'en devenait que plus dense, plus authentique, même si je m'éloignais de l'institution et de la promesse d'un avenir meilleur en tant que scribe d'un quelconque pharaon.

Je me suis aussi mis à prendre de la drogue et à avoir des fréquentations que d'aucuns auraient jugées mauvaises dans l'optique de bâtir une carrière dont je me contrefoutais. J'apprenais à déconstruire cette tête que j'avais bâtie sur de mauvaises fondations. J'apprenais à me laver de ma fatuité et de ma vanité. J'apprenais à redevenir humble, ouvert et transparent. J'apprenais à redevenir humain.

Mon narcissisme aura fondu au contact avec les vieux, les ivrognes, les prostituées et les drogués. Je leur en serai toujours reconnaissant. Je ne serais rien sans eux, sinon un rhéteur prétentieux pourri de sophismes et de formules toutes faites.

Alors que d'autres auraient pu croire que je m'enfonçais dans la misère, parce que je nuisais à mes chances de devenir un avocat ou un professeur, c'était tout le contraire qui se produisait. J'augmentais mon coefficient de bonheur et de reconnaissance envers la vie, cette vie que j'avais si longtemps détestée pour avoir trop longtemps marché les fesses serrées en me croyant investi de toutes les réponses.

Comment aurais-je pu avoir raison? Comment quelqu'un de triste qui tourne tout au drame peut-il justifier la valeur de sa philosophie à ses congénères?

Plutôt que de m'enfermer dans la solitude de l'intellectuel, je me suis mis à danser, rire et fêter avec tout un chacun.

Puis, un beau jour, j'ai tout foutu en l'air. J'ai abandonné mes études à la maîtrise en philosophie pour me redécouvrir moi-même dans la peau d'un vagabond errant d'un océan à l'autre.

Il y eut des moments difficiles, mais jamais il n'y en eut plus qu'au temps où j'étais universitaire. La liberté faisait mal, mais l'esclavage d'une vie sécuritaire et convenable me tuait.

***

Il y a peu d'universitaires parmi mes amis. Sinon des universitaires qui ont décroché de l'université pour mieux nourrir leur vie intellectuelle, entre autres.

Je m'ennuie profondément parmi les universitaires, même si je fais des efforts pour ne pas tomber dans les préjugés. On pourrait croire que je suis envieux. Ce qui n'est pas le cas. Je n'envie pas les universitaires et leur belle barrière qu'ils appellent abusivement une carrière. Je ne dirai pas que je fuie leur compagnie. Mais je préfère de loin celle des analphabètes et des réprouvés sociaux qui ont du vécu.

L'école de la vie est une expression surannée. Ce n'est justement pas l'école qui me vient en tête. Seulement la vie. La vie sincère, authentique, poétique. La vie chargée d'émotions non-feintes. La vie qui pleure, qui rit, qui hurle. La vie sans contraintes. La «liberté libre» dont parlait Rimbaud.

Oui, chers lecteurs, je suis un intellectuel.

Mais je suis aussi un pauvre con, comme tout le monde.

Et je préfère les cons pauvres aux cons bouffis d'assurance, de suffisance et d'arrogance.

Ces cons-là me font même pitié. Leur vie est gâchée. Ils sont comme des plantes qui auraient poussé dans un bocal, sans saveur et décolorés.

Nous n'avons qu'une seule vie à vivre, à moins que je ne me trompe.

Il serait dommage de la gâcher à marcher les fesses serrées pour faire plaisir à quelques êtres ridicules infatués d'eux-mêmes.