vendredi 22 septembre 2017

Votez Grosse Plogue!

J'sais bin pas trop par y'où c'que c'est qu'ej' devrais commencer. Ahem. Ahem. M'en va's d'abord m'écla'rcir la voix. J'aurai moins l'motton comme on dit. 

Moé là, bin c'est Marcel. J'veux dire que j''m'appelle Marcel pis que j'su's musicien. Je joue d'la planche à laver dans un band. Oui. Pis ceusses qui pensent qui a rien là savent pas c'qu'i' disent. Le beat, c'est pas donné à tout l'monde. 

Y'en a qui pourraient faire chanter une fourchette. 

Bin moé c'est pareil avec la planche à laver. En seulement que j'su's pas là pour vous parler d'ma planche à laver, mais bin pour dire que j'veux d'venir rien du tout. 

Et qu'la meilleur manière d'el' devenir c'était de me présenter aux élections municipales. 

Si j'su's élu, bin j'vous garantis que j'f'rai rien. Rien pantoute. M'en va's assister aux réunions municipales mais j'dirai rien. Rien pantoute. 

M'a voté comme tout l'monde. Pour le maire ou pour le beau-père, m'en sacre. 

J'vous assure que j'f'rai rien pantoute, qu'ej' changerai rien, qu'ej' proposerai rien, pis qu'les nids-de-poules seront pas plus ou pas moins patchés qu'avant... 

Avec l'argent que j'va's gagner comme conseiller municipal j'va's crisser ma job-là bin entendu. J's'rai p'us commis au dépanneur. J'va's prendre un peu comme qui dirait ma retraite. Donc, votez pour quelqu'un qui veut rien faire et être payé pour ça. Votez donc pour moé, hein? Pourquoi voteriez-vous pour un autre? Moé j'va's vraiment faire c'que j'vous dis. J'va's rien faire. Rien. 

J'm'appelle Marcel. Marcel Grondin. Mes amis m'appellent Grosse Plogue. Me présente dans le district des Écrevisses. J'vous promets rien sinon qu'i' s'passera jamais rien sous mon règne... Vous entendrez rarement parlé de moé... J'va's juste collecté l'argent pis farmer ma yeule. 

Votez Marcel Grondin.

Votez Grosse Plogue.

Pis passez à autre chose.

I' s'passera rien sous mon règne.

Rien de rien.

J'dépenserai pas plus qu'un salaire de conseiller.

J'aurai aucune ambition pour travailler plus pis pour rencontrer qui que ce soit.

Grosse Plogue vous évitera bien des ennuis.


À travers les grilles






jeudi 21 septembre 2017

Un gars plate


Plus rien à cirer du combat contre les religions

J'ai été baptisé catholique. J'ai suivi les enseignements de l'église par devoir. Je  me suis pointé à la messe à tous les dimanches. Et, franchement, je détestais ça. Je trouvais ça ennuyant. Soporifique. Une forme de rétrécissement de l'esprit qui m'était insupportable.

Vers l'âge de treize ans, je me suis rebellé. J'ai dit à mes parents que je ne voulais plus aller à la messe. Comme le simple fait de le dire ne suffisait pas, je me suis mis à donner mes arguments, que j'hésitais à leur fournir par une forme de respect filial. Cela dit, j'avais treize ans et le couvercle de la marmite devait sauter. Je leur ai donc dit que je ne croyais pas en Dieu.

-Si Dieu existe, qu'il me foudroie sur-le-champ... J'attends.. Tiens? Je suis encore là? Donc, Dieu n'existe pas. Vous ne pouvez pas m'obliger à m'agenouiller devant un être imaginaire...

Je faisais bien sûr de l'ironie. Que pouvais-je faire d'autre? C'était ma seule arme contre l'autorité qu'ils avaient de m'obliger à fréquenter l'église.

L'ironie, c'était qu'aucun de mes amis n'allait à la messe. En 1981, c'était déjà du passé. Mon anticléricalisme suscitait à peine un sourire en coin de mes camarades. Il s'en foutait bien de l'église. Elle n'existait tout simplement plus. C'était une patente pour baptiser des bébés et enterrer des morts.

J'ai passé quelques années à me croire le pourfendeur des religions, comme mon idole Voltaire. Par contre, il n'y avait plus d' «infâme» à écraser. Je devais faire des miles et des miles pour trouver un curé encore capable de tenir une conversation. Et même si je l'avais trouvé, il aurait dû subir mon monologue.

Puis j'ai fait la paix avec la religion. Je ne veux pas dire que je suis devenu croyant. Je veux simplement dire que je ne joue pas au curling. Les amateurs de curling vivront bien selon leurs règles au sein de leur club, tant que cela n'interfère pas avec les droits civiques garantis par la constitution. Il y a aussi les amateurs de bowling. Dans tous les cas, que chacun fasse sa partie. Je jouerai la mienne à ma façon. Et quand on se fera une réunion de quartier, on aura cette intelligence de ne pas mettre le curling, le bowling ou bien ma passion personnelle au-dessus de toute autre considération. Ce qui me semble le fondement de la laïcité.

***

Cette semaine, Martine Ouellet, cheffe du Bloc québécois, s'en est prise à Jagmeet Singh, candidat à la direction du NPD canadien. Elle a dénoncé la montée de la «gauche religieuse».

Il semble qu'on ait déjà oublié feu le curé Raymond Gravel, député bloquiste sous Gilles Duceppe.

Jagmeet Singh croit en la séparation du temple et de l'État sous son turban. Il soutient le mouvement pro-choix en matière d'avortement. Il est pour la défense et la promotion des droits des membres de la communauté LGBT. Mais, voyez-vous, il faudrait surtout retenir qu'il porte un turban...

Je prédis que Jagmeet Singh remportera la course à la direction du NPD.

Je crois même qu'il serait possible pour lui d'augmenter le score des députés NPD au Québec, en dépit de tout ce qui se persifle ici et là.

Pourquoi? Parce que la société québécoise est déjà rendue ailleurs. On ne ressent plus le besoin de s'agiter pour faire de l'anticléricalisme outrancier. Chacun fait sa petite affaire dans son temple ou bien dans sa chambre. On n'embrigadera pas la vie dans un désir sournois d'uniformisation.

***

Au fait, on peut aussi se questionner à propos des femmes qui portent le voile et militent pour Québec Solidaire, une organisation politique fermement pro-choix en matière d'avortement et tout aussi inclusive envers la communauté LGBT.

Si ces femmes sont les réactionnaires que certains veulent nous faire croire, que font-elles au sein d'un parti politique plutôt impie?

Pourrait-on imaginer une militante ultraconservatrice des Bérets blancs au sein du Parti communiste, voire de Québec Solidaire?

Il y a quelque chose qui clocherait.

Suis-je en faveur du port du voile? C'est une question qui ne se pose même pas.

Je n'en ai rien à cirer, du voile.

Et c'est parce que je n'en ai rien à foutre que je ne me battrai pas plus contre le port du chapeau melon, du turban ou de la kippa. Je laisserai même les évêques faire leur épicerie avec leur mitre bien enfoncée sur la tête.  Ça mettra de la couleur dans la foule. Sans plus.

Autrement, on tomberait vite dans la connerie.

Comme celle de ce Pierre 1er, tsar de toutes les Russies, qui s'était mis en tête de moderniser son empire de force en coupant les barbes des chrétiens orthodoxes.

Ou bien celle du Congrès américain qui s'en est pris à un prêtre autochtone, un certain Sitting Bull, qui voulut rétablir la danse des esprits au sein de sa tribu. Une danse diabolique, bien entendu, puisque le Congrès le disait... Cela se termina par une tragédie. Par le massacre de Wounded Knee et la poursuite d'une politique de génocide culturel auprès des Sioux et des peuples autochtones. Tout ça sur la base d'un combat à mener contre une religion jugée barbare, celle des Sioux évidemment.

Vous en voulez d'autres?

Je crois que la coupe est pleine.

***

Non seulement nous pouvons, mais nous devons nécessairement apprendre à vivre ensemble. La Terre n'est plus aussi grande qu'elle ne le semble. Nous ne pouvons pas nous permettre le luxe de nous haïr sans risquer de tous y passer.

La meilleure recette, c'est encore celle que nous pratiquons inconsciemment, voire sciemment, depuis des lustres. Cette vieille recette que pratiquaient depuis longtemps les Autochtones. Écouter l'autre lorsqu'il parle. Ne pas l'interrompre. Lui laisser dire ce qu'il a à dire. Et puis lui répondre poliment ensuite, en prenant tout le temps qu'il faut. Au risque de garder le silence tous les deux devant le spectacle des étoiles.

mercredi 20 septembre 2017

Monsieur Lebrun tient des discours à l'humanité

Monsieur Lebrun était plus blanc de poil qu'il n'était brun. Idem pour la peau. Il aurait dû s'appeler Monsieur Leblanc. L'ironie de la vie voulait que son nom fut Monsieur Lebrun.

Est-ce tout?

Bien sûr que non.

Monsieur Lebrun était sur son trente-et-un, si vous voyez ce que je veux dire.

Il était propre, bien peigné. Il portait un complet-cravate bleu foncé.

Les poils de ses trous de nez ne dépassaient plus ce jour-là. D'habitude ça lui sortait du pif comme un bouquet de fleurs séchées.

Oui, il était pas mal monsieur ce jour-là Monsieur Lebrun.

C'est qu'il allait prononcer un discours, Monsieur Lebrun. Un discours qu'il allait lire devant l'ensemble de l'humanité rassemblée devant lui.

-Ahem! Ahem! toussa-t-il pour s'éclaircir la voix.

La foule ne disait rien. Tout le monde était comme déjà hypnotisé par sa présence.

-Mes amis, mes chers amis...

Puis Monsieur Lebrun tomba dans un état total de prostration.

Il ne bougeait plus. Il était figé comme une vieille crotte.

Que pouvait-il bien se passer?

L'humanité quittait le solarium.

Des préposés tout vêtus de blanc les entraînaient vers la salle à dîner.

-Il faut que vous veniez dîner Monsieur Lebrun! lui dit Linda Hubert, préposée aux bénéficiaires depuis trois ans à la Résidence de la Sainte Paix.

-Ahem, toussa Monsieur Lebrun... C'est que...

-Votre discours pour l'humanité? Vous le ferez tantôt ou demain... Là, c'est le temps de manger...

-Oui, sans doute...

Monsieur Lebrun trottina derrière Linda Hubert.

Un téléroman américain traduit en parisien jouait à l'écran, dans le solarium.

Les feux de l'amour. Ou bien quelque truc du genre.

Le téléroman où il y a une fille qui dort sur un oreiller bourré de plumes.

Son nom m'échappe.

mardi 19 septembre 2017

Le bonheur n'existe pas


Un Nous qui fait si vieux

Le PQ c'est comme un vieux qui est convaincu que le charleston est encore à la mode. Certains l'écoutent encore avec politesse. Comme s'ils craignaient que le vieux ne s'effondre en exécutant sa dernière danse. On le ménage. On lui laisse danser le charleston. Puis on tasse les meubles et on avise les inconnus qu'il n'a plus tout à fait toute sa tête. Ou bien qu'il est encore saoul, comme d'habitude.

Évidemment, le vieux n'aime pas ça. Il se sent victime d'âgisme. Il demande que la loi oblige tout le monde à danser le charleston. «Le baladi et la bossa nova, ce n'est pas pour Nous», prétend le vieux. Et tout un chacun se regarde en se demandant pourquoi ce Nous n'a rien à voir avec soi-même. Pourquoi ce Nous fait si vieux.

***

Martine Ouellet dénonce la montée de la «gauche religieuse». La cheffe du Bloc québécois dénonce entre autres le candidat à la chefferie du Nouveau Parti Démocratique,  Jagmeet Singh, un sikh d'origine montréalaise qui parle français. Une autre tentative qui me donnerait l'envie de voter pour Jagmeet Singh plutôt que pour Martine Ouellet...

-Enlève ton turban le sikh! semble lui dire Martine Ouellet...

C'est d'autant plus ridicule que feu le curé Raymond Gravel faisait justement partie de cette même «gauche religieuse» que Martine Ouellet dénonce aujourd'hui. C'est vrai que le curé Gravel était député bloquiste. Il portait une croix. Pas de turban. C'est vrai que dans sa religion on ne porte jamais de turban. Mais bon, on ne se mettra pas à compliquer les choses plus qu'elles ne le sont...

En passant, les sikhs ne sont pas des musulmans et ne peuvent donc pas imposer la charia...

Le seraient-ils qu'ils n'en voudraient peut-être pas plus. Il n'y a pas que des fous dans les religions. Il y a aussi des Raymond Gravel, des Jagmeet Singh...

Je ne peux m'empêcher de penser aussi à Simone et Michel Chartrand. Ces deux-là étaient des chrétiens de gauche.

-La religion m'a fait trop de mal pour que j'en dise du bien et trop de bien pour que j'en dise du mal, ironisait Michel Chartrand.

C'est une idée qui se défend, même si ce n'est pas la mienne.

Alors quel est le problème avec la «gauche religieuse»? On lui reproche quoi? D'être pro-choix? D'être antifasciste? D'être pour la reconnaissance des droits civiques des membres de la communauté LGBT? Il faudrait bien qu'on me l'explique. Comment peux-tu vivre pleinement ta vie de réactionnaire religieux parmi des salauds de gauchistes qui prêchent pour l'avortement libre et gratuit et participent aux parades de la fierté gaie? Il y a quelque chose qui ne tient pas la route, vous ne trouvez pas, madame Ouellet?

***

Combattre le port de signes religieux ostentatoires me fait penser à Pierre le Grand qui coupait les barbes de tous les vieux chrétiens orthodoxes pour rendre la Russie moderne... Quelques-uns furent sans doute tués au passage, mais qui peut arrêter le progrès, hein?

On peut aussi songer à ceux qui interdisaient aux Autochtones de s'habiller selon leurs coutumes, tant culturelles que religieuses. On oublie que l'on a fait la guerre à Sitting Bull parce qu'il contribuait à rétablir la Danse des Esprits (Ghost Dance), un mouvement religieux  considéré comme de la sorcellerie par les membres du Congrès américain de l'époque.

Dans tous les cas, ce sont des innocents qui paient pour l'intolérance des uns et des autres.

Une intolérance qu'il faut combattre parmi toutes les organisations et institutions.

Pour éviter des massacres comme celui de Wounded Knee, il faudra bien en venir à vivre et laisser vivre tout un chacun, sous la protection de nos lois qui garantissent à chacun non seulement la liberté d'expression, mais aussi celle d'exprimer librement ses convictions religieuses.

Après la Conquête de 1759, on a interdit aux catholiques de siéger comme députés. Puis on a fini par reconnaître aux catholiques le droit d'exercer des fonctions parlementaire. Ce fut ensuite le tour des Juifs. Ezéchiel Hart fut d'ailleur le premier député juif d'Amérique du Nord. Il devint député de Trois-Rivières. Les années passèrent et tout un chacun put devenir député, riche comme pauvre, juif ou catholique, propriétaire ou locataire, homme ou femme. On peut appeler ça le progrès. Il serait dommage de s'en priver pour revenir au temps de la sainte inquisition espagnole...

Ou bien à celui de Pierre Le Grand qui vous tire par la barbichette.

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Djemila Benhabib s'en prend à Xavier Camus, un professeur de philosophie qui tient un blog où il s'oppose avec véhémence au racisme et au fascisme qui tous deux ont gagné du terrain depuis l'élection de Donald Trump.

Xavier Camus expose les liens subtils qui se tissent entre le groupuscule d'extrême-droite La Meute, certains mouvements nationalistes et quelques chroniqueurs de la presse à scandales.

On a affaire à d'anciens militaires qui se promènent avec des flambeaux dans les rues en croyant être des chiens bergers allemands et il faudrait regarder ça comme une parade de la Saint-Jean-Baptiste, constitué de braves gens qui n'auraient pas dû boire autant de conneries sur le web?

Camus a eu le malheur de révéler que des membres de la Meute faisaient partie du service d'ordre de Djemila Benhabib. Comme il a eu le malheur de signaler que plusieurs perroquets des médias traditionnels étaient membres de la page Facebook de la Meute. Du coup, on voudrait que Camus soit payé par les Frères musulmans, ce qui relève bien sûr du délire idéologique poussé à l'extrême.

Et c'est là, justement, qu'une intellectuelle comme prétend l'être Djemila Benhabib ne devrait jamais aller.

Le Québec n'est pas l'Algérie. Il s'est passé une sale guerre civile là-bas. Un gouvernement laïque corrompu s'est fait bousculer par un mouvement religieux qui se nourrissait de la lutte contre la corruption gouvernementale. Dans certains cas, comme en Afghanistan, les États-Unis ont soutenu le mouvement religieux contre le gouvernement laïque corrompu. Mais pourquoi rappeler ces événements désagréables qui compliquent tout autant notre vision des choses qu'ils ne menacent notre fonds de commerce? L'ennemi à abattre, dans tous les cas, c'était l'injustice sociale. L'injustice sociale qui sert de terreau fertile à toutes les idées les plus absurdes, ici comme ailleurs, parce que rien de bon ne peut pousser dans le désespoir.

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La lutte contre le totalitarisme ne laisse certes pas de répit.

Il faut non seulement combattre l'extrême-droite. Il faut aussi prendre ses distances face aux Khmers rouges et autres gardes d'une quelconque campagne d'anthropophagie. Il importe tout autant de se dissocier des mouvements religieux qui souhaitent établir une théocratie. À ce que je sache, nous sommes encore loin du compte. Pour la religion, je veux dire. Le seul mouvement religieux qui pourrait aspirer à ça, ici, c'est le christianisme. Il est lui-même divisé en une myriade de sectes, sans compter que toutes les églises catholiques sont à l'abandon. La religion à surveiller, si j'étais un anticlérical militant, ce serait bien sûr celle de la majorité. Pas la pitoyable concurrence. Même pas 3% de la population... Aussi bien s'en prendre aux animistes. Ou bien aux mazdéens.

***

Pour ne rien vous cacher, je crois avoir de l'appétit pour la vie spirituelle.

Je n'appartiens à aucune religion et à aucune organisation politique.

Je loge quelque part à gauche. Et quelque part dans les étoiles.

Je me sens près de l'animisme. C'était après tout le culte de mes ancêtres autochtones.

J'envisage avec ravissement l'hypothèse que toute chose, roche ou créature, est dotée d'une âme qui lui est propre. Toute chose est en vie et mérite d'être traitée comme une part du grand tout. Le Grand Esprit, alias Kitché Manitou, est aussi cet être imaginaire qui nous permet de discuter auprès du feu en tentant de percer la signification de nos rêves. Cet «être imaginaire» n'interdit pas la présence d'autres dieux et d'autres explications. C'est d'ailleurs ce qui fâchait les Autochtones lors de leurs premiers contacts avec les missionnaires catholiques.

-Robe noire! Je t'écoute parler de ton dieu depuis des heures, sans t'interrompre, avec respect... Et toi, dès que je te parle du mien, tu me dis que ce ne sont que des sottises et de la superstition... Ce n'est pas très, très gentil... Hugh!

***

Je ne suis donc pas athée. Ou si peu.

Tout cela est sans importance.

Je me sens en paix avec tous les êtres humains, quelle que soit leur religion, leur appartenance politique, leur fonction sociale.

Face à mon semblable, quel qu'il soit, je me comporterai toujours aussi honorablement que je dois nécessairement le faire.

Nous faisons tous partie de la même aventure. Nous ne devons pas nous exploiter les uns les autres, mais collaborer ensemble dans un esprit de partage et de solidarité. C'est ce qui fait la beauté d'un voisinage, d'un quartier, d'une ville et, plus encore, d'un pays, voire du monde entier.

Ce Nous qui se fait si vieux doit faire place à un Nous qui n'exclue personne, même les vieux qui voudraient encore danser le charleston. À chacun sa danse. À chacun sa folie.


lundi 18 septembre 2017

Mes amis les vagabonds

Les bums et ramasseux de canettes connaissent tous le Capitaine. Ils vous parlent de lui avec respect. Il est de tous les bums le plus autonome, le plus déconnecté, bref le plus libre.

Ils l'appellent le Capitaine parce qu'il a l'air du Capitaine Haddock avec sa grosse barbe noire et sa casquette de marin. 

On ne sait pas où il habite, mais on le croise partout sur son vélo, entre Montréal et Québec, dont à Trois-Rivières.

La première fois que je vis le Capitaine, j'attendais mon bus alors que je le voyais roupiller dans l'abribus, couché sur du carton et emmitouflé dans son manteau. Son vélo, ses sacs de plastique et tout un attirail de pêche l'accompagnaient. 

Sans doute que je lui faisais de l'ombre. Il a fini par se réveiller et par me remarquer. 

-Belle journée hein m'sieur?

-Oui, lui répondis-je. Y'a pas à dire...

Et puis nous avons parlé de tout et de rien. Et surtout de la pêche. Parce que le Capitaine compte sur le poisson pour ne pas se nourrir dans les bacs à vidange.

-J'pêche partout... Même à Montréal... Berthierville... Sorel... Québec... Lévis... Trois-Rivières... J'pêche le matin pis j'déjeune avec du poisson... oui m'sieur... La nature est généreuse hein?

Puis ma bus arriva. 

J'ai salué le Capitaine et je suis parti.

Je l'ai recroisé souvent au cours des mois et des années.

Je l'ai vu dormir sous le viaduc de l'autoroute 755, sous l'abri des joueurs du terrain de baseball d'un parc municipal, sur un banc public, etc.

Les bums et autres ramasseux de canettes m'ont assuré que le Capitaine était un spécial.

-I' r'çoit pas de chèque... c'est un vrai... I' vit juste de c'qu'i' trouve... du poisson, des chips dans les vidanges, du vieux pain... I' veut rien savoir d'l'argent...

Que s'est-il passé dans la vie du Capitaine pour qu'il décroche autant des obligations que nous rencontrons? Pas de loyer à payer... Pas d'agente d'aide sociale pour vous enquiquiner...La liberté libre et vraie, dans le dénuement absolu, à se laver dans des toilettes publiques, bien entendu, mais aussi à regarder les étoiles, s'il s'en trouve encore. 

***

Le Capitaine n'est plus seul. 

On dirait que la relève est assurée.

Une pauvre dame a aussi élue résidence dans un parc que je traverse fréquemment.

Elle refuse l'argent. 

Jos voulait lui donner cinq dollars parce qu'il la voyait fouiller dans les poubelles. Il trouvait qu'elle faisait pitié et lui a donc offert cette aumône.

Elle lui a répondu qu'elle ne voulait pas de son argent.

-Lorsque vous me voyez, venez plutôt me parler. Ça, ça va me faire plaisir. L'argent, c'est pas important...

Elle aussi, voyez-vous, vit sans argent.

Du moins, on pourrait le croire.

Elle a décroché. Totalement.

Et on se sent sans voix devant des gens comme ça.

On se demande si l'on doit les aider ou bien si ce sont eux qui nous aident.

Ne sommes nous pas les plus à plaindre avec nos chaînes de salariés et notre médiocre accès à du temps de qualité pour respirer?

Ils vagabondent toute la journée, regardent les oiseaux du ciel, pêchent du poisson, mangent du pain passé date, tandis que nous nous échinons toute la journée sans rien voir, mangeant en toute hâte, courant après cette vie qui nous écrase les uns les autres.

***

Je me rappelle vaguement d'une nouvelle de Tchekhov. Elle met en scène un pauvre bonhomme qui dort toutes les nuits à la belle étoile. Il remercie le Seigneur pour la vie qu'il mène même quand le sol est humide et froid...

-Je ne changerais pas de vie! Quelle belle vie je mène! Merci mon Dieu! dit-il substantiellement.

Cette nouvelle me revient en mémoire quand je songe aux vagabonds que je croise sur mon chemin.

Malheureusement, le titre de la nouvelle m'échappe. Est-ce Le passeur? Le vieux monsieur avec son chien? Arrête de boire Boris? Je ne m'en souviens plus. Et c'est dommage.

Peut-être que je ferais mieux de le demander au Capitaine.

Peut-être qu'il a lu Tchekhov lui aussi.

Ce qui ne me surprendrait pas.

Il y a souvent des gens trop éduqués qui finissent par péter les plombs.

Un peu comme Tolstoï qui devint vagabond les deux derniers jours de sa vie, rejetant tout dans ce qui fut sa dernière aventure sur Terre. 

Il avait quatre-vingt deux ans 

On le rattrapa à bord d'un train, déguisé en mendiant. Puis son coeur claqua parce qu'on ne voulait pas lui foutre la paix.

On ne voulut pas qu'il devienne vagabond. Et Tolstoï en mourut.




vendredi 15 septembre 2017

L'histoire du preux chevalier Grunwöld alias Ronald Bégin

Grunwöld s'appelait en fait Ronald. Il préférait Grunwöld. Ça n'avait pas l'air malin, Ronald. Tandis que Grunwöld, fiou, ça vous débouchait un fjord.

Grunwöld était évidemment le nom qu'il affichait sur les médias sociaux, animant toutes sortes de tribunes destinées aux plus authentiques crétins des coins les plus reculés de la bêtise.

Il se croyait bien la réincarnation d'un preux chevalier. Pas d'un trou de cul de serf, d'un mendiant ou bien d'un moine émasculé. Un preux chevalier, c'était certain. Et il avait combattu les armées d'Aladin.

Finalement, on avait affaire à un raté.

Grunwöld croyait à toutes sortes de trucs disparates. Le monde était dominé par les Reptiliens... Les Américains ne sont jamais allé sur la Lune, etc. Il l'avait vu sur YouTube, imaginez-vous donc...

Pendant la journée, Grunwöld devait cependant redevenir Ronald. Ronald Bégin, commis d'entrepôt.

Il n'y a pas de mal à travailler en tant que commis d'entrepôt. À moins de ne pas porter de bottes à embouts d'acier. Mais là n'est pas notre sujet.

Ronald Bégin refusait cette vie de commis d'entrepôt.

Il serait preux chevalier ou rien.

Que vouliez-vous?

***

Finalement, comme je ne sais pas comment terminer cette histoire, je vais tenter cette fin abrupte. Un énorme astéroïde entre en collision avec la Terre tuant sur le coup Ronald Bégin et tous les habitants de son pays. Grunwöld perd sa connexion Internet mais ne peut pas s'enrager puisqu'il est déjà mort.

***

Autre finale.

Grunwöld tombe amoureux d'une princesse des dunes du Sahara.

Ils ont beaucoup d'enfants et apprennent ensemble à jouer au rugby.

La princesse tient à boire de l'eau.

***

Celle-là pourrait aussi faire l'affaire.

Il pleut sur la ville.

Grunwöld a envie d'un bon hamburger.

Il se commande plutôt une soupe won ton.

Avec un grand verre d'eau.

***

Il marchait puis tout à coup: plus rien.

Rien.

Tout était à l'eau.




jeudi 14 septembre 2017

Mon nouveau recueil de poèmes / Tirage à un seul exemplaire

J'ai tiré un seul exemplaire de ce recueil de poèmes.

Il sera bientôt disponible sous peu dans une librairie près de chez-nous.

Il s'intitule Livre de comptabilité A82.01 .

Voici quelques extraits.










Livre de comptabilité A82.01
Poésies de Gaétan Bouchard
Tous droits réservés. 2017
Exemplaire unique.




Oui à l'indépendance, non au nationalisme

La culture, c'est ce qui m'a permis de vivre l'infini dans un espace restreint. C'est une trappe au plafond pour s'évader au ciel. C'est un art de magnifier la vie et de lui donner encore plus de résonance.

Le nationalisme, bien que lyrique, n'est pas de la culture.

C'est de la politique.

Le peuple n'appartient à personne.

Ni à vous, ni à moi.

La nation, les sacrifices pour la patrie, la patrie menacée et quoi encore me semblent des incantations pour abjurer le bonheur des hommes.

Je ne suis pas nationaliste. Je ne le serai jamais.

Ma patrie, c'est le cosmos.

Mon monde, c'est Ti-Ben, Rita, Bob, Caillou, Rachid, Ruth, etc.

Mon drapeau, c'est pas de drapeau du tout.

Je suis un passager de l'USS Enterprise.

Vers l'infini et plus loin encore avec le docteur Spock et les autres.

***

À chaque fois qu'un militant indépendantiste critique le multiculturalisme, je me sens plus cosmopolite et moins Québécois.

Je ne sais pas quelle est la stratégie des enragés identitaires mais elle fonctionne mieux que celle de tous les fédéralistes pour faire dévier des souverainistes de l'ultranationalisme qui a gagné du galon depuis les attentats du 11 septembre.

Certains contempteurs du multiculturalisme avancent que c'est un plan du gouvernement fédéral pour assimiler les Québécois... Les banquiers sont derrière ça voyez-vous. Il ne faudrait pas être naïf. Ne pas être raciste et constater que l'élite utilise l'antiracisme pour mener à bien ses projets d'instaurer un Nouvel Ordre Mondial...

Bref, si Justin Trudeau n'est pas raciste il est patriotique de l'être un petit peu, pas trop, juste assez pour ne pas froisser ces valeureux combattants du Ku-Klux-Klan local qui hurlent au loup en revendiquant leur «liberté d'oppression». On aura besoin de leur vote aux élections. Et bien qu'ils n'aiment pas les bronzés et les nez fourchus il serait maladroit de les dénoncer.

C'est à vous dégoûter à jamais de l'indépendance du Québec...

C'est pourtant une option portée par bon nombre de Québécois qui n'embarquent pas dans ces controverses identitaires, qui transcendent ce nationalisme puant, qui souhaitent un pays inclusif où tout un chacun trouvera sa place et mènera sa barque comme il l'entend.

Autrement, ça ne vaut pas la peine de la faire, l'indépendance. Restez seuls avec votre esprit de clocher paroissial. Moi je décroche. Je ne veux plus aller à la messe. Je n'appartiens à rien ni personne. Et vous ne pourrez pas parler en mon nom.

***

Je me souviens d'un type. C'était un bizarre. Il devait avoir autour de vingt ans. Il était grand, sec et dévoré par la timidité. On ne lui connaissait pas d'amis. Il semblait seul au monde sur le campus du cégep qu'il fréquentait. Un jour, il adhéra à un groupe nationaliste quelconque. Il en fut transformé. Il distribuait des tracts nationalistes sur le campus. Ce qui n'a rien de particulier. Sinon qu'il portait toujours le drapeau fleurdelisé accroché à son cou comme s'il s'agissait d'une cape.

Les jours passèrent. Puis les semaines. Le pauvre gars allait encore au cégep avec sa cape fleurdelisée. C'est là que la travailleuse sociale du cégep intervint. Elle l'invita dans son bureau pour lui expliquer calmement qu'il lui fallait peut-être songer à enlever sa cape. Avant que de devenir fou.

-J'peux pas! qu'il disait.

-Pourquoi?

-J'ai juré que j'la porterais jusqu'à c'que l'Québec soit indépendant!

Que vouliez-vous qu'elle fasse? Rien, évidemment.

On a fini par perdre de vue ce Capitaine Québec.

Peut-être est-il guéri.

J'imagine qu'on en trouve aussi qui se drapent avec l'unifolié canadien ou bien avec celui de leur village.

Après tout, nous sommes tous pareils.

Nous avons tous à gérer nos exaltés.

Nous devons tous ne pas trop les prendre au sérieux.

Et les guérir de leur timidité peut-être.

Et leur offrir une vie sociale digne de ce nom pour ne pas laisser aux fanatiques le pouvoir de s'intéresser aux pauvres diables pour ensuite se servir d'eux.

***

Je vous étonnerai peut-être. Je suis indépendantiste.

Je n'en ferai pas tout un plat. C'est une question administrative qui mérite une discussion un tant soit peu sérieuse que je n'ai pas l'envie de mener en ce moment.

Je suis disponible pour d'autres scénarios parce que je ne me sens lié à aucun, en âme et en conscience. Je ne suis pas abonné à vie à cette idée. Il se peut que mon idée change. Comme la vôtre pourrait changer.

Je suis d'abord et avant tout un humain.

Je suis ensuite un humain.

Et, au bout du compte, je suis encore humain.

Rien qu'humain.

Et pleinement humain.

Oui à l'indépendance.

Non au nationalisme.

mercredi 13 septembre 2017

Silhouette


Diogène, Hiawatha, Glouscap et les autres

Mes vieux cours de philosophie me donnent cette prétention de renvoyer la notion de cosmopolitisme à Diogène de Sinope, un philosophe qui vivait dans une amphore située aux abords d'un dépotoir.

Diogène vécut à la même époque que Socrate, Platon et Aristote.

C'était un étranger, c'est-à-dire un métèque aux yeux des citoyens d'Athènes.

Diogène s'en moquait. Tout comme il se moquait de leurs fausses prétentions, de leurs valeurs superficielles, de leurs idoles.

Il se disait citoyen du monde. Point final.

On prétend qu'un jour Alexandre le Grand lui-même, élève d'Aristote, vint le voir pour profiter de ses enseignements et de sa sagesse.

-Que puis-je faire pour toi? lui demanda le Grand.

-Ôte-toi de mon soleil, tu me fais de l'ombre, lui répondit le pouilleux qui vivait dans un vieux pot.

***

Ce qui étonne chez Diogène c'est cette majesté qu'il projette même devant les Grands tout en étant le roi des vagabonds.

Un jour il est fait esclave au cours d'une quelconque guerre.

-Que sais-tu faire? lui demanda le vendeur du marché.

-Diriger des hommes, répondit l'esclave Diogène.

Puis il pointa l'homme qui lui semblait le plus riche dans la salle.

-Vendez-moi à lui. Il a besoin d'un maître...

Le maître en question était effectivement l'homme le plus riche de l'assemblée. Il acheta Diogène.

Diogène devint l'enseignant des deux fils de l'homme riche.

Au bout de son enseignement, ils s'enfuirent avec Diogène et menèrent avec lui une vie de vagabonds errant librement d'un dépotoir à l'autre.

***

La notion de cosmopolitisme renvoie à la Grèce ancienne pour une raison purement terminologique. Cosmo, polis, isme... tout ça renvoie au grec.

Cela dit, les Autochtones, quatorze mille ans plus tôt, disait que la Terre n'appartenait à personne. Ils n'avaient certes pas la notion de «citoyen du monde» mais sans doute cultivaient-ils celle du respect envers la Terre et ses créatures, à moins d'une de ces folies dont l'humanité ne se lasse pas d'avoir de temps à autre pour régresser un tant soit peu.

On n'a pas retenu le nom d'un Autochtone en particulier.

Certains vous parleront de Glouscap, d'autres d'Hiawatha. Les plus politisés vous ramèneront vers Sitting Bull et Louis Riel.

Je ne saurais vous en parler plus que je ne dois moi-même encore l'apprendre...

Ce que je sais, c'est qu'avec les Grecs j'étais du côté d'un fou qui se tenait dans un dépotoir face à une société qui ressemblait tellement à la mienne que je ressentais le dégoût de Diogène.

En fréquentant un peu plus la philosophie autochtone, j'y découvre toute cette sagesse qui manquait tant aux Grecs Anciens qu'à Diogène.

Les Grecs comme les Romains plaçaient leur Âge d'Or dans le passé...

Pour eux, ils vivaient à l'Âge de Fer, le pire temps de l'humanité, une époque sombre où tout le monde trompait tout le monde, où les enfants tuaient leurs propres mères, etc.

L'Âge d'Or, c'était quand les Grecs et les Romains vivaient comme des Autochtones... Pourquoi perdrais-je mon temps avec la philosophie de l'Âge de Fer alors que celle de l'Âge d'Or est encore toute fraîche, ici-même, malgré nos tentatives d'y mettre un terme?

***

Avec le temps, malgré tout le respect que je puisse avoir envers Diogène, je constate que sa voie était sans issue.

Cela ne remet pas pour autant en question l'idée de transcender l'esprit des nations pour se fondre à des notions universelles, communes à tous, et susceptibles de nous faire évoluer tous ensemble sur une Terre devenue de plus en plus étroite.

Nous vivons encore à l'Âge de Fer.

Nous cultivons encore des préjugés sociaux fondés sur rien.

Pourtant, nous vivons sur l'Île de la Tortue.

Nous occupons le territoire et l'histoire encore en cours des Autochtones.

Nous sommes, que nous le voulions ou non, idem pour eux-mêmes, des Autochtones d'adoption.

Notre mémoire est encore trop sélective et empreinte d'idées reçues.

Il n'y a pas que la Grèce.

Il n'y eut pas que Rome.

Bien sûr la France.

Bien entendu le Québec.

Mais l'Île de la Tortue, Hiawatha, Kitché Manitou, Glouscap, le Grand Cercle de la Vie?

Pas un mot. Ou presque.

J'habite ce territoire depuis des années.

Je suis même Métis de par feue ma grand-mère Adrienne, Anishnabeg reconnue par la Loi sur les Indiens.

Pourtant, des pans entiers de l'histoire de l'Île de la Tortue me sont inconnus.

Jamais on ne m'a appris à dire au moins bonjour ou merci en algonquin, à l'école.

Mais on m'a appris à dire good morning et thank you; buenos dias et muchos gracias.

J'ai grandi sur le territoire des Haudenosaunee, des Atikamekw, des Anishnabeg et des Wendate sans rien savoir d'eux, sinon qu'ils portaient des plumes.

Vous trouvez ça normal vous?

À Trois-Rivières, on ne voit qu'un seul monument rappelant la présence des Autochtones. Il s'agit d'une plaque de bronze appliquée sur le socle de la statue du supposé fondateur, le Sieur de Laviolette, gofer de Champlain.

Les Autochtones sont à genoux devant lui, évidemment.

Et lui, eh bien il est debout, noble et fier sous sa moustache.

Vous me direz que les Autochtones se foutent des statues et vous aurez sans doute raison.

Ils ne diraient pas non à quelques totems, j'imagine.

Ça ferait vivre quelques artistes locaux.

Ça nous réconcilierait avec ce peuple qui n'occupe plus ce territoire parce que nous sommes dessus.

On passerait peut-être à autre chose un jour.

Une forme de renaissance de l'Île de la Tortue.

Une renaissance spirituelle, aussi forte et sublime qu'a pu l'être la philosophie grecque au cours des deux derniers millénaires.

Les Grecs ont perdu la guerre face aux Romains et néanmoins la Grèce a colonisé Rome.

Les Autochtones ont perdu la guerre face aux Colons. Et néanmoins l'esprit des Autochtones finira par décoloniser la colonie.

Et si vous voulez pleinement goûter cette philosophie, eh bien il faudra nécessairement commencer par au moins une nuit de canot-camping. La tente de vinyle remplacera le tipi. Les étoiles que vous verrez la nuit seront à peu près les mêmes que les Autochtones voyaient et voient encore de nos jours.

Citoyens du monde. Tout simplement Humains.

Les deux pieds nus sur la Terre sacrée.









mardi 12 septembre 2017

Poésie


Goéland


Repose en paix Tex Lecor

 Parce que Tex, c'est Tex.

Souvenirs de philo

Statue de Diogène de Sinope,
philosophe cynique
Au risque de vous faire rigoler, je dois vous dire que j'ai étudié en philosophie à l'Université du Québec à Trois-Rivières.

J'avais d'abord étudié un an à la faculté de droit de l'Université Laval. J'avais dû quitter mes études parce que je ne pouvais pas me les payer. Et aussi parce que je préférais lire des romans pendant mes cours de droit. Je me suis trouvé un poste de préposé aux bénéficiaires au Centre hospitalier de l'Université Laval. J'ai passé deux ans à cette «école de la vie». J'ai travaillé sur tous les départements, sur tous les quarts de de travail. Puis je me suis inscrit en philo à l'UQTR parce que j'attendais une réponse pour Sciences Politiques à l'UQAM. Une réponse qui ne vint pas, allez savoir pourquoi. C'est vrai que je m'étais inscrit au début août...

En philo, je me la coulais douce. Le droit était beaucoup plus exigeant. En philo, on me demandait de rédiger des comptes-rendus de lecture. Ce que je faisais les deux doigts dans le nez, à la dernière minute, sur ma vieille dactylo. Une caisse de bière n'était jamais très loin. J'obtenais des scores de haut niveau. Je réussissais sans étudier parce que j'avais une bonne maîtrise du français.

Tout ce que j'aimais de mes études en philo c'était surtout de posséder une carte de bibliothèque de plus. Je pouvais emprunter jusqu'à sept livres. Wow! Je me suis donc mis à lire des romans pendant mes cours de philo. J'écoutais toujours d'une oreille distraite. En phénoménologie, je n'avais qu'à lire le Que sais-je? des Presses universitaires de France et j'aurais une longueur d'avance sur tout le groupe si j'y comprenais quelque chose. En marxisme, je n'avais qu'à me rappeler mon année de militantisme au sein d'un groupuscule trotskiste québécois. Pour l'humanisme, eh bien j'en donnais plus qu'on ne m'en demandait. Je partais sur de grandes envolées lyriques. Je faisais bien plus de la littérature que de la philo, mais bon, si la philo doit être triste, ça ne vaut pas la peine...

J'aimais aussi me saouler la gueule avec les étudiants les plus marginaux de la vénérable université.

Il y avait trois courants en philo.

L'humanisme, le marxisme et la logique.

J'étais gagné à l'humanisme et me dissociais autant du marxisme que de la logique.

C'était en 1989. Le mur de Berlin venait de tomber. Des étudiants défiaient des chars d'assaut sur la place Tien An Men.

Les idoles et les idéologies s'effondraient.

Les fascismes rouges, noirs ou bruns avaient leur logique.

Je prenais progressivement le parti du Docteur Jivago: plus d'art, plus de poésie, plus de musique, plus de curiosité intellectuelle.

Nous étions vaguement punks, néo-hippies, alcooliques, anarchiques et contestataires, jeunes, insouciants, buveurs de vin rouge, fumeurs d'herbes, etc.

Je faisais partie de l'Association des étudiants de philo. Nous avions un local que nous habitions presque 20 heures par jour. C'était devenu notre havre de plaisirs artificiels dans ce monde superficiel. Nous nous prenions pour des poètes maudits, des artistes ou bien des trous du cul.

Toute la faune bigarrée des pochtrons du centre-ville passaient par ce local de philo qui était devenu un haut-lieu d'expériences psychédéliques sur le campus. On s'y sentait comme chez-soi. Et on y fomentait toutes sortes de coups d'éclats, dont la publication d'un petit journal déjanté: Erratum.

Il arrivait aussi que nous pétions une bulle. Comme la fois que nous nous sommes mis à inonder le département de philosophie de tracts où nous nous gaussions de la logique et de la philosophie analytique. Je me souviens seulement des titres: La logique pue... 2+2=5... Conférence en philo analytique: un verre d'eau vous sera servi... On produisait jusqu'à 5 tracts par jour. Il y avait de n'importe quoi. Dont des poèmes de feu Viviers, alias Urbain Pesant, une armoire à glace de 400 lbs qui avait joué pour le club de football Les Diablos. C'était malade.

Ce fut notre chant du cygne. Tout s'est terminé quelques mois plus tard. Chacun a suivi sa voie.

On m'avait dit que le droit menait à n'importe quoi.

La philosophie aussi.

J'ai obtenu mon baccalauréat en philo en 1992. Je ne me suis jamais présenté à la cérémonie de la remise des diplômes. Ma mère aurait aimé ça avoir du photo de moi avec un bonnet carré sur la tête. Je ne m'en sentais pas la force. Trop de gens ne méritaient pas leur diplôme. Dont des illettrés et des incultes. J'avais le sentiment que mon diplôme ne valait rien de toute façon.

J'ai poursuivi mes études un temps à la maîtrise. Mon sujet de thèse était L'éthique du marquis de Sade pendant la Révolution française. Je partais du postulat de Baudelaire selon qui le mal qui se connaît est plus près de la guérison que le mal qui s'ignore. Je comparais Sade à Robespierre. Sade écrivait des histoires vicieuses mais militait contre la peine de mort pendant la Révolution. Robespierre vantait toutes les vertus mais tranchait des têtes.

J'ai complété une session de scolarité à la maîtrise.

Puis j'ai foutu le camp sans regarder derrière.

J'ai vécu de toutes sortes de boulot.

Ça aurait pu être pire.

J'aurais pu devenir logicien.

Ou adepte de Wittgenstein.

Heureusement que je n'ai jamais aimé m'ennuyer.

Heureusement que j'ai gardé de bons souvenirs de philo.


lundi 11 septembre 2017

Chagawow


Poncho jaune / Une tragédie en un acte de votre ami Gaétan

Le décor est vide parce qu'il n'y avait pas de budget pour un décor.

On n'a même pas pris la peine d'ouvrir les rideaux. Ni d'éteindre les lumières.

Tout se joue devant eux. À froid.

Il n'y a pas de musique.

Seulement un gars qui porte une chaise sur son dos. Comme si la chaise était assise sur lui.

Son sourire est irrégulier. Comme s'il ne savait pas s'il devait rire de lui-même ou laisser les autres se moquer de lui. Il mime un ballon sans bouger les mains, en roulant seulement des yeux sous ses paupières.

Il n'est pas nu, évidemment. Il porte un poncho de vinyle jaune acheté à vil prix dans un quelconque bazar.

Puis rentre un monsieur qui boite. Il s'appuie sur une canne. C'est un vieux monsieur avec une barbichette blanche. Il porte un costume trois pièces brun. Il sent un peu le vieux fromage mais l'odeur ne se rend pas jusqu'aux spectateurs. Il faut qu'ils aient l'impression qu'il sent le vieux fromage. Pour aider l'auteur, eh bien le comédien déjà sur scène intervient.

Poncho jaune: Sauf vot' respect, monsieur, vous sentez le vieux fromage.

Vieux monsieur: Et vous, paltoquet, que faites-vous avec une chaise sur le dos? Est-ce que je suis végétarien?

Les deux se regardent. Ils n'y comprennent rien.

Puis ils figent l'un devant l'autre, sans bouger un muscle, pendant au moins 13 minutes.

À la treizième minute, ils reprennent la conversation.

Vieux monsieur: Ouin bin cré bin qui va faire chaud d'main. Aujourd'hui c'est sweetie-dli-doux!

Poncho jaune: Faudrait que j'aille m'acheter des vis chez Rona.

Les rideaux s'ouvrent.

On entend une mouche voler. Une mouche géante. Et même qu'elle passe sur scène, la mouche. 

Mouche: Bonjour, je m'appelle Armand le comédien et je tiens le rôle de la mouche. Bzzz... Bzzz... fait-il en agitant ses mains comme si c'était des ailes.

Puis les rideaux se ferment.

Les comédiens déposent tous leurs vêtements sur la chaise et s'en vont en sous-vêtements vers les coulisses.

Poncho jaune: J'aime beaucoup le ketchup vert. 

Vieux monsieur: Sweetie-dli-doux!

Mouche: Bonjour, je m'appelle Armand le comédien et je tiens encore le rôle de la mouche. Bzzz... Bzzz... fait-il en agitant ses mains comme si c'était des ailes.



samedi 9 septembre 2017

Proésie

L'orme du coin de ma rue semble jaillir du trottoir.

Une dizaine de ses feuilles ont jaunies cette nuit.

Déjà, les végétaux se préparent pour un long repos.

Pour les humains, ce sera le contraire.

Le repos est terminé.

La chasse commence.

Bientôt l'orme sera dénudé et tout sera laid autour de moi.

Puis il y aura la neige avec ses teintes subtiles de bleu et de gris qui lui confèrent son chatoiement.

Je vous dis ça parce que je ne trouve rien d'autre à vous raconter.

Peut-être qu'il y a des mots qui jaunissent dans ma tête.

Peut-être qu'il faut penser aux pommes quand c'est le temps des pommes.

Et aux canneberges quand c'est le temps des canneberges.

Et ainsi de suite.

Jusqu'à la fin des temps.

Parce que la vie est une suite de rites.

À moins d'être vraiment malpropre.




Mon billet hebdo pour le Hufftington Post

C'est ici.

vendredi 8 septembre 2017

Maudit cochon


Hommage déjanté à la langue française

Je passerai sans doute pour ringard que de rendre ici hommage à la langue française.

Je rends d'ailleurs hommage à la seule langue que je maîtrise parfaitement, avec le joual et autres accents des quartiers ouvriers de Trois-Rivières. 

Chaque quartier a son accent à Trois-Rivières. Au Rochon, j'en entends qui s'appellent coq entre eux. 

-Salut coq? Comment ça va coq?

-Ça va bien coq. Pis toé coq?

-Super coq.

Dans Sainte-Cécile ce n'est pas comme dans la P'tite Pologne ou bien Sainte-Marguerite. Chaque quartier invente sa parlure. C'est ce qui fait la beauté de l'ensemble: sa diversité. D'autant plus magnifiée de nos jours qu'elle nous ouvre sur le monde, après un long hiver. Elle nous promet d'autres printemps et, pourquoi pas, de beaux étés. 

On ne nous enlèvera pas nos hivers. Ou bien j'irai les chercher vers l'infini et plus loin encore. J'ai l'âme nordique, par choix. Je tiens à mes glaciers tout autant qu'y tiennent mes comparses les ours polaires. Mais je digresse de mon hommage. Et c'est dommage.

Je parle un peu l'anglais. Je ne l'ai pas appris à l'école. J'avais à peine 79% en anglais. Ça ne m'intéressait pas puisque j'avais 100% en français. J'étais le roi du français. Le français, c'était moi.

Dans mon monde, je trouvais mes raisons pour me dire que je ne devais vivre qu'en français, par une forme de résistance intellectuelle alimentée par des lectures de collégien. Je faisais partie d'une secte: la langue française! Non seulement j'allais l'apprendre, j'allais aussi la reproduire. Enfin, je satisferais ce besoin de m'en servir comme d'une arme. 

J'ai donc lu tous les livres de la secte. Même les plus obscurs. J'ai poussé mon zèle jusqu'à lire au complet le dictionnaire Larousse, le dictionnaire des difficultés de la langue française, le grammairien Grevisse et j'en passe. Des lectures qui prouvent que je suis un peu bizarre. Lesquelles me rendent encore service en ce moment même.

J'ai compris assez tôt qu'il y avait une différence manifeste entre la langue parlée et la langue écrite.

Dans les deux cas, la langue n'est belle que dans sa simplicité. Plus on s'éloigne de la clarté, plus la connaissance est cloisonnée et dissociée de tout. Il faut que ça coule de source. Que ça suive l'ordre logique du discours. Autrement, on ne s'y retrouve plus. On baigne dans des effets de rhétorique maladroits. On se crée un métalangage.

Pour ce qui est du style, je n'ai rien trouvé de mieux que Voltaire. Il fut mon guide. Et il le demeurera longtemps. Mauvais dans sa poésie, il dépassait tous les autres dans la prose. Il faut dire que l'époque se prêtait aux Lumières. J'en suis en quelque sorte un héritier spirituel au sein d'une autre secte, les Lumières, la franc-maçonnerie, la libre-pensée et la déclaration universelle des droits de l'homme...

Puis j'ai trahi la langue française.

C'était en 1993. Je suis parti sur le pouce à Vancouver, écoeuré de moi-même tout autant que du Québec.

Je revins au monde à Vancouver, baragouinant l'anglais comme un bébé.

J'ai appris l'anglais en travaillant dans une fabrique de supports de bois destinés à l'entreposage. Souvent je ne comprenais rien à ce que me disait mes camarades. Je faisais semblant de comprendre. Comme on fait aussi semblant de comprendre dans toutes les langues.

Lorsque je revins au Québec, après m'être promené un peu partout, je ne vis plus l'anglais comme mon ennemi viscéral. C'était une langue qui, comme tant d'autres, était belle... Je m'étais écarté des préoccupations de certains missionnaires de ma secte. Je ne comprenais pas pourquoi parler deux langues ferait de moi un traître... Évidemment, ça se passait dans ma tête. C'était des résidus de l'expérience vécue au sein de ma secte dont je n'étais certainement pas le moins fanatique.

Je regrette d'en savoir si peu sur les langues autochtones. Je ne connais que quelques mots. Quelques expressions. Des bribes que je capte. Comme l'accent des Terre-Neuviens. Ou celui des Acadiens. I were there last night: j'étions là hier... Je continue d'apprendre. J'aimerais surtout connaître l'anishnabeg. C'est-à-dire l'algonquin.

D'autres langues se pressent à mes oreilles tous les jours. J'ai le privilège d'avoir deux personnes dans mon entourage qui parlent le bosniaque et le serbo-croate. Je ne saurais faire une longue conversation. Mais je connais tous les gros mots et toutes les injures. C'est par le jeu qu'on apprend le mieux...

J'adore l'espagnol. Et je me suis même mis à l'arabe. Avec un peu d'aide de mes amis, j'irai encore plus loin dans l'apprentissage des langues. Ça tient le cerveau en bonne santé autant sinon plus que les mathématiques. 

Je demeure foncièrement attaché à la langue de la rue qui m'a vu naître.

Ce n'était pas la langue d'un peuple ou d'une administration publique.

C'était la langue du monde dans lequel je baignais.

On m'avait dit de ne pas dire moé pis toé à l'école. Parce que moé pis toé ce n'était pas beau.

Et qu'est-ce que j'entendais à la maison?

Moé pis toé. 

Moi et toi, c'était un peu plus haut sur le premier ou le deuxième coteau des Trois-Rivières. Comme quoi l'accent peut varier d'une rue à l'autre, selon sa situation géographique ou bien sa position dans l'organigramme social.

J'ai eu honte un temps de moé pis toé.

J'avais honte de mon accent féroce des bas-quartiers trifluviens.

Un accent pétri de sons gutturaux où les r se perdent d'autant plus que cette sonorité n'existait pas chez les Autochtones.

Ce qui laisse supposer que notre accent est aussi autochtone...

C'est l'Autochtone en nous qui parle lorsqu'on dit moé pis toé on est allé su' l'bo' d'la 'iviè' hiè'...(nous sommes allés sur le bord de la rivière hier).

Cette langue truculente a été apprise par un de mes amis anglophones, Robert Rebselj, un gars de Winnipeg qui a passé son enfance en Colombie-Britannique.

Il est tombé un jour dans la famille Tousignant. On en a fait un Tousignant d'adoption en lui apprenant toutes les subtilités du joual. Tant et si bien que mon comparse Rebselj, alias Robob, en vint à connaître jusqu'aux recoins les plus obscurs de notre culture. C'est lui qui m'a fait apprécier La Bolduc et Paul Brunelle. Lui qui m'a fait redécouvrir Oscar Thiffault, Lucien Boyer et Yvan Ducharme.

Les questions identitaires ont pris le bord. Il n'est resté que les solutions culturelles. Autrement dit: produire de la culture. Changer le monde ici et maintenant sans passer par des entourloupettes. Changer notre regard. Changer nos chansons. Chanter nos changements... Que sais-je?

Je ne renie pas l'importance de la politique.

Mais on serait fou de renier celle de la culture pour la promotion d'une langue, quelle qu'elle soit. 

Qu'en est-il de mon hommage envers la langue française?

Il est là, sous vos yeux.

J'ai écrit un texte de plus en français.

Les moteurs de recherche et autres gadgets informatiques vont multiplier la résonance de ces mots français pour des siècles et des siècles... Débrancherait-on tout demain qu'on ne pourrait y voir qu'une autre de mes fanfaronnades de Trifluvien.

Je parle aussi et surtout le trifluvien.

J'escamote les r souvent.

Je n'écris pas nécessairement comme je parle.

Je parle comme ça vient, naturellement, pis c'est toutte. Ceux qui sont pas contents bin i' s'ront pas contents. M'en sac'. Dix pieds par-dessus 'a tête. 

El français, c'est bin beau mais faut pas virer fou non plus.

C't'une langue de singe comme les autres. 

C'est toutte.

mercredi 6 septembre 2017

Haine ordinaire sur les médias sociaux


Dans un royaume si lointain

Il était une fois un royaume si lointain que même l'écho ne s'y rendait pas.

On y vivait sans rien dire puisque les sons n'y résonnaient pas.

On s'y parlait par signes. Et si peu que ça ne vaut pas la peine d'en parler.

La plupart du temps on préférait encore de ne pas se parler du tout.

Et c'est à peine si l'on se faisait des moues de béatitude ou bien d'indifférence.

Même les moues étaient superflues dans ce royaume si lointain qu'on n'y voyait pas plus loin que le bout de son nez.

Les habitants de ce royaume étaient désagréables. On n'y trouvait rien de mauvais fondamentalement. Et encore moins que rien de bon. Ils étaient fades, amorphes, taciturnes et pour tout dire sans vie.

Pourtant, c'est dans ce royaume qu'apparut Victor Bouboule Vézina, un type qui devint plus tard champion international de la course à cloche-pied. Il faut dire que Bouboule est né avec une jambe de moins à la naissance. Il ne lui en est poussé qu'une seule, juste sous le scrotum, dans laquelle repose une remarquable puissance pour ce genre de compétition.

Évidemment il y avait des ci et des ça dans ce royaume.

On s'y étranglait de temps à autres, comme des gens civilisés.

Mais personne n'est arrivé dans tout le royaume à transcender la remarquable couverture planétaire qu'a obtenu Bouboule Vézina pour sa médaille d'or à la course à cloche-pied.

C'est donc dire que ces gens-là sont tous des incapables.

Ou bien des mauviettes.

Voire des cruciverbistes.

Il y a des limites à ne pas dépasser dans la vie.

Et ce royaume, très loin de nos limites, se sentait dépassé par tout.

Tant et si bien que les gens ne mangeaient plus que du navet cru une fois par jour, par défi autant que par lassitude.

Voilà comment finissent les monarchies de nos jours, même si l'on en entend rarement parler.

N'essayez pas de me prouver le contraire.

Tout le monde a vu le clip sur YouTube.


mardi 5 septembre 2017

Les droits civiques avant les livres d'histoire

Il serait intéressant d'étudier les propos que tenaient les commentateurs de la chose publique américain du temps de Malcom X et Martin Luther King. On y trouverait toutes sortes d'arguments pour minimiser cette nécessité d'accorder la pleine reconnaissance des droits civiques aux Noirs. On y verrait des arguments patriotiques, nationalistes, faisant sans doute référence aux premiers colons ayant abordé le continent à bord du Mayflower. On lirait sûrement des trucs impossibles sur la vie privée des militants des droits civiques qui passeraient tous pour des traîtres, des vendus ou bien des pervers sexuels. On se moquerait des demandes irraisonnables des Noirs, des hippies et autres communistes qui menacent l'ordre social existant. Et on en viendrait à répéter que l'Amérique est une terre de liberté, d'égalité et de démocratie, même si les faits prouvaient le contraire.

Dans les faits, nous sommes les héritiers d'une culture qui a provoqué le génocide des Autochtones, soutenu l'esclavage et encouragé la discrimination fondée tant sur la race que sur l'appartenance sexuelle.

Ce n'est pas jouer un jeu que de le dire haut et fort, contrairement à ce que supputent les défenseurs de l'indéfendable. C'est un devoir de mémoire, une manière de dépasser ces préjugés sociaux qui ont servi de fumier à l'injustice.

Quand je vois certains de mes compatriotes indépendantistes se lancer dans le persiflage à propos des travaux parlementaires sur le racisme systémique de notre société, eh bien je décroche.

Je suis incapable de voir autre chose que de la mesquinerie dans ces saillies portées envers le multiculturalisme. On croirait entendre les fascistes qui jadis dénonçaient les effets pervers du cosmopolitisme sur la pureté de la Nation.

Je me dissocie radicalement de ces indépendantistes qui, chaque jour, s'enfoncent un peu plus dans le persiflage des droits civiques au nom de je ne sais trop quelle idéologie surannée du XIXe siècle. Ils en viennent à détester l'État de droit et toutes les manifestations d'humanité qu'ils considèrent comme une manière de noyer leur sacro-sainte idéologie qui n'a jamais su nager.

C'est à vous dégoûter de l'indépendance...

***

Maintenant les statues, l'histoire, les livres...

On ne devrait pas déboulonner les statues de Lénine, Staline, Hitler ou Mussolini.

On ne devrait pas toucher à nos statues, à nos rues, même si elles honorent des trous du cul.

Le problème ne se poserait pas si nous avions suivi la coutume autochtone en matière de toponymie.

Jamais les Autochtones ne salissaient les montagnes ou les lacs en leur donnant des noms humains. Il n'y avait pas de Lac Bouchard ou de Mont Gauthier. En revanche, il y avait des noms poétiques pour décrire les lieux: le Lac des Érables argentés, le Mont de la Pleine Lune... Ils n'honoraient pas l'histoire, les Autochtones, mais la Nature.

Rétablir cette manière d'envisager le toponymie réglerait bien des problèmes qui surviendront inévitablement tôt ou tard.

Un jour, j'en suis convaincu, le fleuve Saint-Laurent retrouvera son nom autochtone. On dira le fleuve Magtogoek, tout simplement, au lieu de célébrer ce Laurent qui n'a rien à voir avec ce continent où nous sommes.

Bien des saints tomberont encore.

Bien des statues aussi.

Et bien des idées, évidemment.

L'humanité entre dans un vaste mouvement de décolonisation.

Il faudra s'y faire.


lundi 4 septembre 2017

La guitare de Phil

Résultats de recherche d'images pour « guitare yamaha classique »J'ai la guitare à Phil depuis au moins 18 ans. C'est une guitare classique Yamaha. Avec trois belles cordes de nylon qui glissent sous les doigts. Et trois autres de métal pour tenir le rythme.

Je me suis acheté ma première guitare en 1997. Je n'aurai jamais su en tirer un son. Et encore moins l'accorder. Je m'avouai vaincu au bout de quelques mois. Comme je me devais de voyager léger à cette époque, je l'avais abandonnée quelque part, près du Pôle Nord...

Revenu vivre un intermède de ma vie à Trois-Rivières, je fis la rencontre de deux amis musiciens, Robob et Phil. Nous nous sommes mis à jammer ensemble. Quelques semaines plus tard nous formions un band. Et nous étions prêts pour la gloire!

Je savais joué de l'harmonica depuis au moins 1994. J'en avais joué tous les jours, sur la route, entre Québec et Whitehorse. Ça compensait pour ne pas savoir jouer de la guitare mais c'était difficile de chanter tout en jouant de l'harmonica. Et je rêvais, imaginez-vous donc, de chanter mes propres chansons en m'accompagnant à la guitare. Une autre de mes folies comme il en reste bien d'autres à accomplir. Dont écrire un livre à propos du charbon.

Cela dit, j'ai acheté ma deuxième guitare un an plus tard. Phil voulait partir dans l'Ouest et il vendait tout, sauf sa guitare basse. Je la lui achetai par curiosité. C'était pas cher.

Puis je me suis mis à gratter la guitare avec un peu plus d'application.

J'ai appris à m'accorder avec un diapason. Ne me demandez pas les notes que je fais sur une guitare ou bien à l'harmonica. Je joue au son. Je ne connais à peu près pas les notes. Et pourtant, avec l'aide de Marc Cavanaugh, j'ai pris de la confiance. Je me suis mis à jouer trois accords dans toutes ses suites imaginables. Puis j'ai improvisé n'importe quoi. J'ai découvert de nouveaux accords. Puis je suis monté sur scène avec mes chansons, mon harmonica et ma guitare. Mon public n'avait pas l'air de s'emmerder. J'avais réalisé un autre de mes rêves.

Cela dit, aucun public ne vaut ce plaisir subtil que je peux avoir lorsque je gratte ma guitare.

Je la gratte presque tous les jours.

J'y trouve de nouveaux sons. De nouvelles vibrations. De nouveaux rythmes. Des modulations.

Je me sens privilégié par la vie de pouvoir jouer de la guitare simplement, comme ça, tous les jours.

Et surtout de pouvoir jouer sur cette vieille guitare que m'avait vendue Phil Bellerive.

Elle résiste au temps, la guitare à Phil.

C'était un bon achat.

Je dirais même plus: un investissement.

Je m'y investis tous les jours.

Par plaisir.

Et ça ne coûte presque rien.

Un ensemble de cordes de temps à autres.

Et vous voilà prêt à inventer des tas d'histoires au bout de vos doigts.

Des histoires qui peuvent se passer des mots.

C'est magique une guitare.

Et je me demande pourquoi je perds mon temps à vous raconter ça...

Je saute sur ma vieille guitare, tiens.

Excusez-la!

Youbidoubidouppe doubidouppe douppe douppe pon pon



-Youbidoubidouppe doubidouppe douppe douppe pon pon, qu'il faisait avec sa bouche.

Il ressemblait vaguement à Popeye le marin. Il était bas sur pattes avec une casquette de la marina de Sorel. Ses yeux étaient rentrés sous la peau ridée de son visage de cuir entretenu à la lotion pour hommes Aqua Vulva. Il n'avait pas l'air à entendre à rire. Mais n'avait pas l'air si méchant non plus. Il traînait derrière lui un carrosse de broche dans lequel il emportait ses emplettes. On voyait dépasser un gros jambon. Il était tenu au frais par de grosses canettes de bière à 13,5% d'alcool. C'était sans doute pour accompagner la cuisson de cette grosse fesse de porc.

Les oiseaux volaient au-dessus de la casquette de la marina de Sorel.

Il y avait un goéland, un corbeau et un autre goéland.

Que des corvidés. Bien que cela échappe à plusieurs.

Ce sont des petits détails comme celui-là qui nous permettent de parler sans cesse. Corbeaux et goélands sont des corvidés. Eh oui. De la même espèce d'oiseaux. Vous ne le saviez pas?

Pour ce qui est de parler, ce n'était pas le fort de Pseudo-Popeye, surnom qui respecte les exigences de la langue classique, une qualité qui ne rend pas moins rustaud le vulgaire.

Ne nous éloignons pas de notre sujet chers lecteurs. Tenons-nous en à Pseudo-Popeye et à ses doubidoubidous.

Évidemment, l'histoire finirait par devenir vide si l'on ne s'en tenait qu'à cela.

Eh bien non. La chute sera d'autant plus remarquable que personne ne l'aura vue venir, ne serait-ce que votre humble blogueur qui vous livre ici ce récit.

C'est que Pseudo-Popeye n'était pas amoureux.

Non. Pas du tout.

Du coup ça élimine l'histoire à l'eau de rose.

Pseudo-Popeye était tout simplement là, hic et nunc, ici et maintenant comme disent ces fous de Romains.

Il ne demandait rien à personne.

Il ne parlait à personne.

Il faisait des doubidoubidous.

Difficile d'aller plus loin. Ou plus bas.

Pourtant, on ne doit jamais s'arrêter. Et risquer une fois de plus d'avoir raté quelque chose dans sa quête de la Beauté, fortement idéalisée par une consommation abusive des arts et des lettres.

Pseudo-Popeye s'était donc acheté des bottes.

Des bottes de caoutchouc.

Il redoutait les pluies de l'automne qui peuvent survenir à n'importe quel moment.

Alors il ne prenait pas de chance.

Il portait ses bottes de rubber en permanence.

Peut-être même qu'il couchait avec.

Quoi qu'il en soit ça sentait le p'tit pied dans ses bottes d'eau.

La peau finit par y moisir sous les chaussettes.

Vous aurez tendance à penser, chers lecteurs, que ce récit ne mène à rien.

J'en conviens.

Mais que voulez-vous?

C'est la Fête du Travail.

Je ne vais pas me casser le cul à vous raconter ce que vous devriez croire ou penser. Je finis par n'en avoir rien à foutre. Il n'y a de sainte que la paix. La sainte paix. Avec ou sans majuscules.

J'ai laissé les majuscules à Fête du Travail. J'aurais pu écrire fête du travail et on m'aurait compris.

La vie est pleine de ces facéties où l'histoire ne mène nulle part.

Il serait vain de s'en préoccuper.

Ce sera bientôt le temps des pommes.

Et tout le monde, oui tout le monde, aime la tarte aux pommes.

C'est évident.

Oui.

Youbidoubidouppe doubidouppe douppe douppe pon pon.


dimanche 3 septembre 2017

Jamil rêvait de devenir riche

Il était pauvre et il rêvait de devenir riche.

Jusque là, c'est une histoire banale.

On l'entend tous les jours celle-là.

Mais rarement aura-t-on entendu cette autre version de l'histoire.

C'est-à-dire la version de Jamil.

Il était pauvre et il voulait devenir riche, bien entendu.

Il avait vécu de petits boulots, était tombé gravement malade, quelque chose comme une dépression, puis il était retourné vaguement aux études et était tombé encore plus bas un peu plus tard.

Tant et si bien que le pauvre Jamil se retrouva sur l'aide sociale.

Cela faisait plus de six mois qu'il recevait un chèque à tous les premiers du mois.

Il voyait bien qu'il lui fallait vivre maigrement.

Et il avait de plus en plus faim, de plus en plus soif.

Il fallait que ça change.

Et le changement arriva sous la forme d'une idée.

Tout n'est qu'apparence se disait Jamil.

Pourquoi n'y avait-il rien pour lui? Parce qu'il avait l'air pauvre.

Il ne lui suffisait que d'avoir l'air riche pour attirer l'argent.

Parce que l'argent attire l'argent.

Ça lui semblait d'une telle logique qu'il s'étonna de n'y avoir jamais pensé auparavant.

Jamil élabora un plan à la suite de cette révélation.

Il allait se déguiser en riche. Faire semblant qu'il est riche. Et tout l'argent du monde allait se mettre à pleuvoir sur lui.

Lorsque vint le premier du mois, Jamil alla se louer un beau costume. Puis il alla flâner dans le lobby d'un grand hôtel où un seul café vous coûtait la peau des fesses. Il eut même l'audace d'y louer une chambre qui lui prit toute sa fortune du jour.

Il  passa huit heures dans le lobby de l'hôtel, tentant d'entamer la conversation avec tout un chacun.

-Je fais beaucoup d'argent moi! disait-il. Je suis très, très riche...

Personne ne l'écoutait. Et Jamil demeurait seul sur son fauteuil de cuir, toujours plus près de constater l'ampleur de son échec.

Il n'avait plus un sou en fait.

Même pas de quoi prendre un taxi pour rapporter le costume en location.

Jamil croyait devenir riche en se déguisant en riche.

Et il n'en devint que plus pauvre, avec un loyer qu'il ne pourrait même pas payer.

Saloperie de vie...

La morale de l'histoire? Il n'est pas nécessaire qu'il y en ait une. Ce pauvre homme cherchait à se tirer de la misère comme tout un chacun. Ça ne devrait même pas nous faire rire. C'est triste même si c'est con.

samedi 2 septembre 2017

Mon billet hebdo

C'est ici http://m.quebec.huffingtonpost.ca/gaetan-bouchard/ensemble-sur-le-meme-rocher_a_23193454/

Partis sur les rochers

Il avait peu de moyens mais beaucoup d'ambitions. Il voyageait sur le pouce, d'un bout à l'autre du pays, aussitôt qu'il perdait son emploi pour une raison ou une autre. Son visage était glabre et ses oreilles pleines de petites peaux mortes suite à un solide coup de soleil. Il était encore à l'âge où les poils ne poussent pas dans le nez. Il était beau mais il ne le savait pas. C'était sans importance. Il avait soif de découvrir le monde. Et il voulait tout savoir.

Il s'appelait Réjean. Ses amis l'appelaient Red. Il avait les cheveux roux voyez-vous.

Red venait de perdre sa job à Montréal. Il avait passé cinq mois à respirer de la colle dans un petit atelier de montage de meubles cheap en bran de scie compressé. Les contrats ne rentraient plus et il avait été mis à pied, comme d'habitude, parce qu'il était le dernier rentré.

Il fit tout de même contre mauvaise fortune bon coeur. Il avait accumulé quelques dollars. Aussi bien partir en voyage sur le pouce. N'importe où. Pour réfléchir à la suite des choses. Ou bien pour mieux les oublier, ne serait-ce qu'un temps, une semaine...

Red avait donc tout quitté sur un coup de tête. À vrai dire il ne quittait pas grand' chose. Il demeurait dans une maison de chambres sordide du boulevard Saint-Joseph, sur le Plateau Mont-Royal. Les murs étaient en carton. On y entendait tout le monde péter. Les chambreurs devaient se partager une chiotte pour six occupants. Ça sentait le vieux tabac, la vieille résine de cannabis et le chausson sale. C'était à vous donner l'envie de vous pendre dans le garde-robe. Ou bien de quitter Montréal pour toujours.

Il partit sur le pouce en direction du Nord-Est, vers Baie-Comeau et Sept-Îles. Il eut la chance de tomber sur un type qui se rendait travailler au barrage Manic-5. Ce dernier était un solide et bedonnant gaillard qui fumait des joints dans son quatre par quatre en réclamant des autostoppeurs qu'ils paient leur passage en l'approvisionnant en joints finement roulés tout au long du trajet. Red n'y voyait aucun inconvénient. D'autant plus que son Bon Samaritain avait la gentillesse de partager le produit de sa fumigation.

-Tu viens d'où toé? demanda-t-il à Red.

-Ton stock i' gèle en tabarnak! lui répondit-il.

Ils rièrent ensemble. Pour rien.

Puis ce fut Charlevoix. Ses monts et ses vaux. Ses arbres. Ses couleurs.

Ils prirent le traversier pour Tadoussac, continuèrent à rouler des joints puis ils tombèrent sur un petit village. Gros-Tétons-des-Rocs que ça s'appelait. Il n'y avait presque rien: une épicerie, une station d'essence, mais aussi un terrain de camping. Le terrain de Camping Gros-Tétons-des-Rocs inc. C'est là que Red demanda d'être déposé. Ce que fit aimablement son chauffeur.

La vue sur le golfe Magtogoek était splendide. Le soleil miroitait à la surface des eaux, particulièrement calmes ce jour-là, dans lesquelles on pouvait voir sauter baleines et autres créatures marines.

-Wow. Tout simplement wow! se disait Red.

Il réserva un emplacement pour une semaine. Red ne pouvait pas vivre ça qu'une seule journée. La berge était constituée d'énormes rochers à la surface lisse et plane. Ces rochers s'étendaient sur plusieurs dizaines de kilomètres. Et sur les rochers il y avait des humains disséminés ça et là pour communier avec le spectacle hallucinant donné par les baleines à quelques mètres seulement du rivage.

Il était possible d'acheter des boissons gazeuses à l'accueil. Il s'y rendit. Il n'y avait personne. La porte était fermée. On avait collé une affiche dans la fenêtre où il était écrit «Partis sur les rochers». Merde...

Il y avait aussi un petit casse-croûte sur le terrain de camping. Il s'y rendit pour s'acheter quelque chose à boire qui pétille dans la bouche. Eh bien là aussi ils étaient «Partis sur les rochers».

Et comment savoir qui était qui ou bien qui faisait quoi sur ces rochers qui s'étendaient à perte de vue?

-Je vais marcher jusqu'au village, philosopha Red.

C'était pareil au village. Ils étaient tous «Partis sur les rochers». L'épicerie était fermée. La station d'essence aussi.

-C'est quoi c'te village là où tout l'monde décrisse sur les rochers au lieu de travailler? C'est trop wow... Faut que j'me trouve une job icitte...

D'autres auraient chigner. Mais pas Red qui y vit l'opportunité de sa vie. Et qui eut raison de la saisir.

Trente ans sont passés depuis.

Red a les cheveux gris et il est même un peu bedonnant.

Il est propriétaire d'une petite boulangerie artisanale qui vend ses brioches quatre fois plus cher que le prix du marché pour les campeurs. La plupart ne veulent pas faire vingt kilomètres pour un beignet. Alors ils y achètent ses brioches à quatre dollars l'unité.

Les affaires vont bien pendant la saison touristique qui s'étale du mois de juin jusqu'à la Fête du Travail.

Comme tous les 129 autres habitants de Gros-Tétons-des-Rocs, Red a aussi sa petite affiche «Partis sur les rochers». Quand il en a marre, quand il n'a plus le goût de travailler ou bien qu'il veut tout bonnement se la couler douce, il sort son affiche, comme tout le monde, et il va marcher sur les rochers pour regarder les baleines.

Quelques touristes n'en reviennent pas.

-Y'a pas d'service ici? s'étonnent-ils.

Et pourtant, l'année suivante, il y a autant de visiteurs et toujours moins de service.

Parce que le spectacle vaut le détour et fait oublier tout le reste.

Du moins pour les plus allumés.

Les autres peuvent bien manger de la marde pour tous ces gens de Gros-Tétons-des-Rocs qui préfèrent marcher sur les rochers. S'ils ne comprennent pas qu'il faille être toujours prêt à tout lâcher pour aller voir la mer, eh bien qu'ils aillent voir ailleurs. Ils trouveront plein de pièges à touristes à Tadoussac ou Baie-Saint-Paul.

Cela dit, la Fête du Travail s'en vient.

Toutes les activités du village vont cesser prochainement.

Red va ranger ses choses pendant un mois. Puis, comme tous les autres habitants de Gros-Tétons-des-Rocs, il sera «parti sur les rochers» en Jamaïque, à Cuba ou bien au Portugal. Parce qu'il faut bien vivre. Parce que le travail finirait par vous tuer. Parce que.