dimanche 27 décembre 2009

Le chapeau Easy Smoking


La fortune de Raymond n'aurait jamais été possible sans la loi contre le tabagisme. Cette loi, comme vous le savez tous, interdit aux gens de fumer à l'intérieur des édifices publics ou commerciaux. Ce qui fait qu'il y a toujours des tas de salariés ou de fonctionnaires qui se ramassent dehors à grelotter, l'automne, l'hiver et le printemps, pour pouvoir fumer leur dose de nicotine comme il convient de le faire avant que de devenir fou, dangereux ou bien agressif.

Raymond se souvient qu'il travaillait justement à titre de commis de bureau à l'Aide sociale quand lui vint l'idée qui le rendit riche.

C'était en décembre, il y a deux ans. Il y avait ce jour-là une tempête de verglas et les vents soufflaient si forts qu'il était quasiment impossible d'allumer sa cigarette dehors sans faire des tas de contorsions avec le briquet, la cigarette, le manteau, les mains. La flamme s'éteignait tout de suite et Raymond était furieux.

C'est alors qu'il vit une pelle, abandonnée là, devant la porte d'entrée, par le concierge. Raymond eut un flash. Il revira la pelle à l'envers, l'appuya contre son épaule et bénéficia immédiatement d'une forme qui le protégeait du vent et lui permettait de fumer tout à son aise.
Raymond pouvait enfin fumer en toute quiétude, grâce à cette pelle, mais c'était tout de même un peu encombrant et cela manquait franchement de style. Néanmoins, les grandes idées sont ainsi. Elles naissent d'un rien, s'ajustent et se transforment en lingots d'or bien pesants. Le bateau n'était qu'un radeau au tout début, n'est-ce pas?

Ce jour-là, en retournant au travail, Raymond se sentait extrêmement fébrile. Il mettait enfin le doigt sur quelque chose, une idée qu'il avait attendue pendant des années. Une idée qui le délivrerait de la morosité et de la platitude. Une idée qui ferait sa fortune.

Et cette idée, c'était d'inventer le chapeau Easy Smoking, un chapeau pour fumer dehors malgré les intempéries. Un chapeau qui se rangerait facilement dans une poche de manteau ou bien dans un sac à main. Un chapeau qui serait constitué de trois bandes rectangulaires rétractables de seize pouces, pour améliorer le concept de la pelle placée à l'envers sur l'épaule. Un chapeau pour tous les goûts, qui viendrait en plusieurs motifs, d'allure virile ou féminine, rock and roll ou classique.

-Que l'on soit sous la pluie ou en plein ouragan, rien n'est plus simple que de s'allumer une cigarette avec le chapeau Easy Smoking!

C'est ce que disait Raymond dans une petite vidéo qu'il tourna pour montrer son invention à quelques investisseurs. Il obtint finalement l'appui de son cousin Arnold qui n'avait pas vraiment de compte en banque mais était meilleur bricoleur que Raymond.

Les premiers chapeaux Easy Smoking partirent comme des petits pains chauds. Trois jours n'étaient pas écoulés qu'ils se trouvèrent en rupture d'inventaire avec les trois milles chapeaux produits jusque là.

Raymond et son cousin Arnold rencontrèrent un banquier. Puis ils achetèrent une vieille usine de production de maillots de bain. Et ils embauchèrent vingt employés. Puis cent employés. Avant la fin de l'année, sept cent cinquante employés s'affairaient à produire des tas de chapeaux Easy Smoking vendus un peu partout à travers le monde où s'appliquaient des lois sévères contre le tabagisme.

«Jamais chapeau n'a rendu le plaisir de fumer aussi au sec!» déclare Gina Thompson dans la publicité télé que l'on voit maintenant tous les jours sur les chaînes de nouvelles et le réseau des sports. Raymond y fait une brève apparition avec un chapeau Easy Smoking sur la tête. Son cousin Arnold n'y apparaît pas car il n'aime pas ça vivre sous les «spotlights» comme il dit.

Quoi qu'il en soit, nos deux gaillards sont maintenant pleins aux as et personne ne les empêche de fumer dans leur bureau, bien enfoncés dans leur fauteuil, les deux pieds déposés sur l'immense table de marbre soutenue par des défenses d'éléphant en ivoire véritable.

-Hostie qu'on est ben, hein Arnold?

-À qui l'dis-tu! On est ben en calice mon Raymond. Sont-tu assez bonnes au goût ces cigarettes des Zeurope, hein?

-Oui, elles sont super ces cigarettes zeuropéennes, répondit Raymond en lançant des ronds de fumée.