vendredi 23 septembre 2016

Les honneurs, les diplômes & la réussite...

Boèce se consolait par la philosophie. Il faut dire qu'il ne trouvait rien de mieux à faire dans la cellule de sa prison après une ou deux séances de torture. Il y avait été enfermé par Théodoric, un Ostrogoth qui régnait sur Rome au début du VIe siècle de notre ère. L'empereur soupçonnait Boèce de lui jouer dans le dos et de pratiquer la magie. À l'époque, comme à toute autre d'ailleurs, il n'en fallait pas plus pour condamner un homme à mort. Boèce eut tout juste le temps d'écrire De consolatione philosophiae avant qu'on ne lui décolle la tête de ses épaules.

Je ne sais pas pourquoi j'aborde ce billet en vous ramenant Boèce sous les yeux. J'aurais pu tout aussi bien vous ennuyer avec le Manuel d'Épictète, un philosophe devenu boiteux après s'être fait péter la jambe par son maître, un ami de Néron qui traitait ses esclaves comme de la crotte. On doit à Épictète de belles phrases sur l'art de supporter l'insupportable. Un art d'autant plus commun de nos jours que tout le monde aspire à devenir zen. Le zen étant une philosophie apparemment près du stoïcisme, l'école de pensée à laquelle appartenait Épictète. Comme si tout le monde était menacé de se faire péter les jambes dans notre beau monde...

Où veux-je en venir avec tout ça?

Vous le verrez bien assez vite.

Nous ne sommes pas pressés, n'est-ce pas?

Tant mieux, parce que j'en aurais long à raconter.

Si long que je vais couper court.

***

Boèce et Épictète avaient échoué. Comme bien d'autres. Être condamné à mort ou bien réduit à l'esclavage n'est certes pas un exemple de réussite. Ce ne sont pas des titres de noblesse. C'est plutôt humiliant, dégradant et réducteur.

Pendant que l'un est menacé de mort et que l'autre se fait casser la jambe, le monde abonde de précieux exemples de réussite.

Le maître d'Épictète, par exemple, était un esclave affranchi par l'empereur Néron qui sut sans doute le couvrir d'or. Il s'appelait Épaphrodite. Je ne saurais l'imaginer autrement qu'en renifleur de pets de l'empereur, en type qui léchait tellement le cul de César qu'il en avait mauvaise haleine. Ça lui valut la liberté et les honneurs. Il fût bientôt entouré d'esclaves dont il pouvait disposer comme il l'entendait. De quoi lui faire oublier son passé dans l'asservissement.

J'imagine Épaphrodite déballant les cadeaux que lui faisaient Néron: une lyre, un poème écrit sur une feuille d'or, un domaine en Campanie, un vignoble, un buste de marbre, etc. Ce devait être le bonheur le plus parfait qui soit.

Parallèlement on peut s'imaginer Épictète en train de philosopher. Il porte toujours le même vieux vêtement. Il boite depuis que ce satané Épaphrodite lui a broyé la jambe. Pourtant, il réussira à obtenir son affranchissement. Probablement à la mort de son maître.

***

Mon vieux professeur de philosophie, Alexis Klimov, s'étonnait vers la fin de sa vie d'être couvert d'honneurs. Il disait souvent, en rigolant, qu'il doutait de lui-même depuis qu'on lui remettait des médailles. Il considérait que l'on n'attribuait des honneurs qu'aux médiocres, aux larves et aux lèche-bottes.

Évidemment, les gens qui figurent sur le podium ont d'autres vues sur le sujet. Remettre en question la valeur de leurs décorations ne saurait être que de la jalousie ou, pire encore, du ressentiment.

Ils ont réussi. Ils en ont la preuve en espèces sonnantes. Ils figurent au panthéon. Ils forment l'élite de la nation. Comment peut-on les remettre en question?

***

Plusieurs voies mènent à la réussite et ce ne sont pas nécessairement les meilleures.

La duplicité, le mensonge, la trahison, la veulerie, la lâcheté, la manipulation, la servilité, la complaisance, la luxure, le népotisme, le copinage politique et bien d'autres moyens vils semblent une voie toute tracée vers les plus hauts sommets. Il ne pourrait en être autrement.

Si c'est ça la réussite, il vaut mieux échouer.

Si réussir implique que l'on soit une merde fumante, il est sans doute préférable de se tenir à l'écart et d'échouer.

La voie de l'échec est aussi une posture morale.

Pourquoi devrions-nous devenir des médiocres, d'ignobles narcissiques qui manquent de noblesse d'âme et d'empathie?

C'est parce qu'il ne faut pas échouer sa vie qu'il faut parfois ne pas la réussir.

Personnellement, je refuse de réussir en adoptant des moyens qui me puent au nez.

Je refuse de devenir ce que je déteste et méprise profondément.

C'est ma manière de devenir plus zen et de faire moins de zèle.

Je ne vaux pas mieux qu'Épictète, le philosophe boiteux.

Je n'ai pas choisi cette situation.

Je n'ai pas inventé l'injustice sociale.

Fuck toutte, comme dirait l'autre...


jeudi 22 septembre 2016

Ma lettre a été publiée dans Le Nouvelliste

Il ne suffit que de cliquer ici...

Un gars qui se sentait si bien

Joseph Laflamme n'avait pas de nom ni d'identité pour la majeure partie des gens qui le croisaient dans la rue.

Il se promenait soirs et matins avec des sacs de plastiques débordants de bouteilles et de canettes consignées. Il portait deux paires de pantalons l'une par-dessus l'autre. Celle du dessous était plutôt convenable tandis que celle du dehors était totalement en loques pour une raison qui m'échappe. Était-ce pour avoir l'air encore plus pauvre qu'un pauvre? Ou bien pour tout simplement s'essuyer les mains après avoir fouillé dans les poubelles pour en extirper les objets de sa pathétique convoitise? À vrai dire, on n'en savait rien. On spéculait sur sa deuxième paire de pantalons qui ne tenait que par quelques coutures.

Joseph Laflamme ressemblait vaguement à Socrate. Sauf qu'il était moins loquace. Il ne disait pas un mot et n'avait rien à enseigner et encore moins à prouver. Aurait-il voulu le faire que cela n'aurait pas sonner très bien puisqu'il était totalement édenté. Pourtant, l'animal était capable de croquer une pomme avec ses gencives. Difficile de dire ce qu'il en était de son bilan de santé. Il ne buvait pas d'alcool et ne fumait pas. Comme il marchait beaucoup, il avait des mollets gros comme des troncs d'arbre. Par contre, il s'alimentait mal. Il mangeait surtout des sandwiches de dépanneur et du fromage en crottes. Rien de très gastronomique.

Les agents des services sociaux s'étonnaient de ne l'avoir jamais rencontré. Il y avait une bonne raison à ça. Joseph Laflamme ne demandait rien à l'État et vivait uniquement du produit de la vente de canettes et bouteilles vides. Ça ne lui faisait pas une grosse paie. À peu près trente dollars par jour. Il n'en avait pas besoin de plus pour survivre.

Joseph Laflamme n'avait pas de résidence connue. Il squattait des immeubles désaffectés et autres espaces oubliés. Il dormait sur des piles de carton qui le protégeaient de l'humidité. Il s'enveloppait sous des couvertures crasseuses qu'il trouvait ça et là en faisant ses cueillettes.

À la nuit tombée, après avoir marché des kilomètres et des kilomètres, Joseph Laflamme pouvait enfin se mériter le repos du guerrier.

Seul sous ses draps crasseux, couché sur plusieurs piles de carton, il souriait de penser à la belle vie qu'il menait et en remerciait son créateur.

-Mon Dieu que je mène une belle vie! Mon Dieu que je suis bien, si bien! Pas de télévision, pas de radio, pas de problème... Juste la sainte Paix! Je vais encore dormir comme un bébé... Maudit que j'su's bien! Ça s'peut pas de se sentir bien d'même...

Comme il se félicitait de la vie qu'il menait, comme il le faisait toutes les nuits, il entendit des voix résonner dans le logement désaffecté qu'il occupait alors. C'était de grosses voix d'hommes. Ils avaient des torches électriques et cherchaient visiblement quelque chose ou quelqu'un.

-Tiens! Y'est là el' tabarnak! dit l'un des gros hommes en lui pointant sa lumière dans la figure.

-Heu... dit Joseph Laflamme.

-Qu'est-cé tu fais icitte mon tabarnak? Hein?

Joseph Laflamme n'eut pas le temps de répondre. Il reçut une volée de coups de pieds dans les côtes. Ces hommes étaient méchants et enragés.

-Décrisse mon tabarnak de pouilleux! Décrisse pis r'vient p'us icitte si tu veux pas qu'on t'achève hostie d'trou d'cul!!!

Joseph Laflamme se leva péniblement en tenant ses côtes endolories. Il prit ses jambes à son cou et s'en alla aussi loin que possible pour ne plus avoir affaire à ces brutes.

Cette nuit-là était un peu plus froide que d'habitude. Il lui restait quelques dollars. Il décida de les investir sur un café qu'il but bien au chaud dans une quelconque beignerie du coin ouverte vingt-quatre heures.

-Ça va-tu m'sieur? lui demanda poliment la serveuse en le voyant tenir ses côtes.

-Moui... Moui... répondit-il sans étirer plus longtemps la conversation.

Joseph Laflamme débuta sa cueillette un peu plus tôt que d'habitude. Il n'avait pas le coeur à l'ouvrage ce matin-là d'autant plus qu'il pleuvait. Mais il fallait bien faire avec.

Il se fit un poncho avec un sac vert. Il en traînait toujours sur lui. Il les achetait au Dollarama. C'était, pour tout dire, son seul outil de travail.

Un type bien habillé se sentit un peu triste de le voir si piteux. On aurait dit un comptable ou bien un professeur dans la jeune quarantaine.

-M'sieur... M'sieur... J'ai d'quoi pour vous... Prenez!

Joseph Laflamme tendit sa main et fût étonné d'y voir tomber un billet de vingt dollars.

-C'est beaucoup trop ça m'sieur...

-C'est rien... Bonne journée m'sieur...

La journée ne commençait pas si mal après tout.

Joseph Laflamme remercia le Seigneur de pourvoir une fois de plus à ses besoins sans qu'il n'ait à demander quoi que ce soit.

Sa cueillette fût d'autant plus excellente qu'il trouva cinq grosses cruches d'eau de source vides dans un bac de recyclage. Ces grosses cruches lui firent toucher une consigne de 50$. À la fin de la journée, Joseph Laflamme compta plus de cent vingt-trois dollars et quarante-cinq cents: une fortune pour tout dire.

Il se souvint qu'il y avait une église désaffectée dans le secteur de Cap-de-la-Madeleine. Il arracha un panneau de bois qui barricadait l'une des fenêtres puis pénétra dans l'église en prenant soin de tout refermer derrière lui pour que personne ne soupçonne sa présence.

Il se fit une couche avec des boîtes de carton. Et trouva même de vieux rideaux dans lesquels il s'enveloppa pour la nuit.

Il était fatigué. Il avait mal aux côtes. Mais il se sentait toujours tout aussi reconnaissant envers la vie et envers son Dieu.

-Merci mon Dieu... Quelle belle vie je mène... Jamais de tracas... Maudit que j'suis chanceux de vivre une vie d'même... C'est pas créyable... Merci mon Dieu... Merci...

Puis il s'endormit sur cette pensée et ronfla comme un loir sans se soucier des souris qui se promenaient autour de lui.




***

Post-scriptum:
Ce récit est inspiré d'une nouvelle de Tchekhov dont le titre m'échappe. Je l'en remercie où qu'il soit ou ne soit pas.





mercredi 21 septembre 2016

La fois où j'ai rencontré Ti-Poil

J'ai rencontré René Lévesque en 1984. C'était lors d'une visite à l'Assemblée Nationale. Flèche, notre professeur d'histoire, avait emmené un groupe d'étudiants de ma polyvalente à Québec. J'en faisais partie. Flèche nous servait de guide touristique. Il devait son surnom au fait qu'il était hémiplégique. Méchants comme nous l'étions, on laissait entendre que le prof d'histoire avait reçu une flèche dans le bras en combattant les Iroquois avec Dollard des Ormeaux. Quoi qu'il en soit, c'était un bon prof. D'autant plus bon qu'il payait de son temps pour éduquer des morveux qui l'appelaient Flèche.

Flèche avait la même coupe de cheveux que René Lévesque. Il rabattait ses rares cheveux sur son crâne dégarni. C'était une manière bien insolite de dissimuler sa calvitie. D'où le surnom de Ti-Poil qui était presque étampé dans le front du Premier Ministre du Québec de l'époque.

Yvon Picotte, député libéral et whip de l'opposition officielle, nous avait accueilli à l'Assemblée Nationale. On lui avait accolé un surnom lui aussi: la maladie de la Mauricie. Parce qu'il s'appelait Picotte et qu'il était le seul élu libéral de la région.

Après qu'il nous eut expliqué le fonctionnement du parlement, nous nous étions déplacés dans les coulisses de ce grand théâtre qu'est l'Assemblée Nationale pour rencontrer Ti-Poil.

Cela brassait au parlement en 1984. Parizeau avait démissionné. Lévesque parlait d'une alliance avec les Progressistes-Conservateurs de Brian Mulroney. Un beau risque qui faisait en sorte que tout foutait le camp pour le Parti Québécois. La social-démocratie avait été troquée pour l'autonomisme provincial. C'était la crise économique. Rien n'allait plus.

C'est dans ce contexte que nous rencontrâmes René Lévesque.

À l'époque, il n'était pas encore interdit de fumer dans les lieux publics et notre Premier Ministre ne se gênait pas pour en griller une par-dessus l'autre.

-Vous savez, kof, kof... nous avait-il dit en toussotant sa boucane. Vous savez, kof, kof, c'est un peu broche à foin le parlement...

Ce n'est pas ce que nous voulions savoir.

-Auriez-vous, kof, kof... Auriez-vous des questions? nous demanda-t-il.

L'un de mes amis, surnommé Frank Bill Bull, lui posa la seule question qui nous tracassait tous l'esprit.

-Heu... Pourquoi fumez-vous autant?

René Lévesque était resté un moment interloqué. Puis il avait baratiné une réponse dont je ne me souviens guère. Pourtant, jamais je n'allais oublier cette seule et unique question que nous avions osé lui poser lors de notre visite au parlement avec Flèche, notre prof d'histoire.

Les années passèrent. René Lévesque quitta la politique et se remit au journalisme avec plus ou moins d'entrain j'imagine. Pierre-Marc Johnson lui succéda avec un programme plutôt fade et peu enlevant. Gérald Godin mena une cabale contre Johnson puis ce fût le retour de Jacques Parizeau avec un programme nettement plus indépendantiste.

René Lévesque décéda en 1987. Il n'était même plus la belle-mère du Parti Québécois. On l'avait enterré bien avant qu'il ne meure, comme c'était arrivé à un certain Lénine. L'annonce de sa mort secoua le Québec. Tout le monde ressentit un choc de perdre son Ti-Poil. Ti-Poil, ce bonhomme de New-Carlisle un peu bourru qui avait refusé le nationalisme victimaire dans son jeune âge pour se joindre à l'Armée américaine à titre de correspondant de guerre. À l'époque où Trudeau vantait Salazar, Franco ou Mussolini, Lévesque était au front à combattre le fascisme à sa façon. Tout le contraire d'un Bleu. Oui, Lévesque était un Rouge.

Il n'aura jamais été un nationaliste primaire. Lévesque se sera toujours méfié des tribuns comme Pierre Bourgault et autres ultranationalistes. Ce n'est pas lui qui s'échauffait devant un public. Et je dirais même que ça lui puait au nez de jouer au porte-voix.

On lui doit la nationalisation de l'électricité et l'affirmation tant nationale que sociale des Québécois.

Je ne suis pas du genre à bander devant une statue. Surtout devant une statue représentant un homme politique.

Pourtant, celle de René Lévesque, alias Ti-Poil, a quelque chose de sympathique.

Cette statue, que l'on a pu voir à hauteur d'homme devant l'Assemblée Nationale du Québec. Elle n'était pas posée sur un socle de vingt pieds de hauteur. Aucune plaque, aucun poème patriotique ne l'accompagnaient.

C'était bien notre Ti-Poil. Celui que nous aimions. Celui qui ne se prêtait pas au culte de la personnalité. Celui qui parlait pour nous tous en toussotant, cigarette au bec. Dommage qu'on l'ait mise sur un piédestal par la suite...

Peu de politiciens auront marqué autant leur époque et leur peuple.

Peu de politiciens lui arrivent à la cheville lui qui, pourtant, était plutôt petit.

Je suis donc reconnaissant envers Flèche de m'avoir permis de le rencontrer, ne fût-ce que le temps de griller une cigarette...


mardi 20 septembre 2016

Survivre à la fin du monde sans se fatiguer

Albrecht Dürer, Apocalypse de Saint-Jean
Il m'arrive souvent d'oublier que nous vivons avec quelque chose de bien plus pesant qu'une épée de Damoclès au-dessus de nos têtes. Ce quelque chose se résume à une guerre nucléaire. Au fil des ans, j'en suis presque venu à croire que cela n'arrivera jamais. Même les riches aiment jouer au golf et vivre le restant de ses jours dans un décor de centre d'achats pourrait aussi ne pas leur convenir. Au fond, le golf nous protège peut-être de la bombe atomique.

Tout jeune, j'étais sensible aux discours de fin du monde. Les années '70 abondaient en scénarios apocalyptiques. Il faut dire aussi que la culture judéo-chrétienne dans laquelle nous baignons se prête bien à l'idée de fin du monde. Elle viendra, cette fin, avec la peste bubonique, le choléra et les quatre cavaliers de l'Apocalypse de Saint-Jean. Sans compter la bombe atomique, la dernière trouvaille en date de l'histoire humaine. Une découverte qui fait en sorte que la fin du monde n'est plus seulement spéculative.

Et si ce n'était que des bombes! Tout prête à discourir à tort ou à raison sur la fin du monde. Le climat pourrait se dérégler. Un astéroïde pourrait frapper la Terre. Des volcans pourraient se réveiller et raréfier tout cet oxygène que nous respirons. Nous pourrions aussi être happés par un événement cosmique à grande échelle. Andromède qui nous rentrerait dedans ou bien la disparition de notre monde dans un quelconque trou noir créé par Dieu sait quoi.

Plus on en sait sur tout, plus on se rend bien compte que nous ne sommes rien. La vie est extrêmement fragile. Cela semble un phénomène plutôt rare dans notre système solaire. Je ne parlerai pas pour les autres étoiles que je n'ai pas visitées. Ce serait ridicule que l'univers n'ait pu produire que des singes et des écureuils sur un quelconque grain de poussière perdu dans une petite galaxie ordinaire du superamas de la Vierge. Remarquez que nous sommes tellement ridicules que l'univers pourrait tout aussi bien l'être.

Tout pourrait sauter du jour au lendemain. Tout. Et nous vivons comme si de rien n'était. Parce que nous ne saurions faire autrement.

Un type vend de la crème glacée en ce moment quelque part dans le monde. Un autre s'allume une cigarette après avoir fait l'amour. Un enfant est tombé en bas de sa bicyclette et s'est éraflé le genou. Une vieille dame subit son traitement de dialyse rénale dans un hôpital miteux du Québec. Des gens qui fuient la guerre se noient dans la Méditerranée.

La vie continue même si le monde ne tourne pas rond. Comment pourrait-il en être autrement?

L'écureuil se prépare pour l'hiver même s'il devait tomber dans les serres d'un aigle dans les secondes qui suivront. On ne s'arrête pas de vivre parce que la mort nous menace. On vit justement parce qu'elle tient à nous rayer de la carte.

***

En fin de semaine, je me suis amusé à regarder un vieux film des années '70. Damnation Alley de Jack Smight. C'est un film post-apocalyptique. Le scénario est plutôt mauvais. On y retrouve cependant tous les clichés de ce genre de films. Des survivants de la Troisième guerre mondiale qui font face à des créatures mutantes ou bien à des hommes irradiés et méchants. Cela se termine avec un peu d'espoir. Ils ne sont pas seuls sur Terre: ils finissent par rentrer en contact avec une petite communauté de survivants via les ondes radio. La civilisation, ou ce qu'il en reste, est sauvée.

Omega Man, un film de Boris Sagal mettant en vedette Charlton Heston, raconte sensiblement la même histoire. Elle a aussi été reprise pour I Am Legend (2007), un film de Francis Lawrence avec Will Smith dans le rôle principal.

Il y a tellement de films et de romans de cette mouture que je ne saurais vous présenter une vision exhaustive de ce sujet sans m'y désintéresser en cours d'écriture.

Ceux qui me lisent régulièrement se souviennent peut-être de mon billet à propos du roman The Road de Cormac McCarthy. On en a même fait un film honnête que j'aimerais bien revoir en streaming. Dans le genre post-apocalyptique, c'est ce que j'ai trouvé de mieux. Si vous avez du temps à perdre, il vous est possible de lire ou de relire mon billet en cliquant ici.

***

Après vous avoir tous déprimés avec la fin du monde, je dois bien vous laisser sur une note joyeuse. Rire et chanter sont des défis lancés à la face de ceux qui souhaiteraient plonger ce monde dans une fournaise de glaives chauffés à blanc. La désinvolture et la dérision sont des armes puissantes. John Lennon l'avait compris même si l'on s'est gaussé de son pacifisme et de son tambourin.

Ilya Prigogine, un scientifique de renom, prêchait le réenchantement du monde. Je lui vole cette idée qu'il souhaitait appliquer à la science pour la délivrer de son caractère froid et prosaïque.

Aussi con que cela puisse paraître, se dégager de cet esprit de sérieux que vilipendait Nietzsche est une nécessité vitale. Le monde va de mal en pis? Nous changerons le monde, nah! Ceux qui n'y croient pas pourront tout de même jouer avec nous lorsqu'ils verront que nous avons du plaisir.


***

Post-scriptum pour les paresseux:

Liste de films post-apocalyptiques

Liste des oeuvres de science-fiction post-apocalyptique

Science-fiction post-apocalyptique

Eschatologie




lundi 19 septembre 2016

Originaux et détraqués (Louis Fréchette)

"Il avait donc trouvé ce après quoi il soupirait depuis si longtemps : la paix ! La paix, avec le droit de vivre au soleil comme tout le monde, sans entendre le mot méchant, la sanglante ironie, le maudit sobriquet, retentir à ses oreilles ! Une nouvelle existence lui souriait. Il trouvait les rues belles, la vie bonne. Il lui prenait des envies de sauter au cou des passants." 
Louis Fréchette, Originaux et détraqués, édition en ligne p. 74


Chaque ville a ses fous et ses folles. Pour certains, il est possible que je sois l'un de ceux-là. Je suis pourtant trop banal pour me mériter pleinement cette épithète. Un fou est nécessairement un original. C'est celui qui s'habille étrangement. Celui qui porte un chapeau de cow-boy et des éperons à ses bottes quand il prend l'autobus. Celle qui se laisse pousser la barbe et y plante des fleurs. Celui ou celle qui se fait des tresses avec le poil qui jaillit de ses oreilles.

Évidemment, le fou a cette faculté de dire à voix haute ce qu'on ne dirait même pas à voix basse.

Qui dirait, par exemple, viens ici saucisse que je t'attrape? Personne ou si peu que seul un fou est en mesure de vous le dire.

Rolande est une vieille folle. On le voit tout de suite à son chapeau recouvert de badges, de médailles et de boutons colorés. On le devine aux trois épaisseurs de bas de nylon qu'elle porte les uns par-dessus les autres. On en est sûr à la voir chanter à tue-tête en toutes circonstances. On a l'impression qu'elle est restée accrochée sur un trip de LSD après le concert de Genesis à Montréal en 1974...

Pour une raison qui m'échappe, les fous m'aiment bien. Les folles aussi.

On pourrait croire que je les attire comme des mouches.

Peut-être parce que je leur parle au lieu de faire semblant de les ignorer comme tout le monde.

Ou bien parce que je suis tout simplement fou et que je ne m'en rends pas compte.

Il est vrai que je considère Originaux et détraqués de Louis Fréchette comme son chef d'oeuvre, celui qui surclasse ses poésies ronflantes et autres texticules patriotiques. Ces douze types québecquois (sic!) sont un fleuron de notre littérature parce que sa grandeur se trouve dans son expression orale tant dénigrée par ceux qui se tournent vers l'Europe pour renier tout intérêt à nos originaux.

La littérature russe ne serait pas devenue ce qu'elle est sans laisser parler le Russe lui-même.

Voilà pourquoi j'aime tant nos fous, je l'avoue. Sans eux, notre littérature ne serait qu'insipide. Elle ne parlerait jamais. Elle réciterait. Elle ferait de la démonstration. Bref, elle serait platement didactique.

***

Rolande n'est pas seulement folle. Elle est la fierté de notre nation, aussi déconnectée qu'elle puisse être. Tout étranger qui entre en contact avec Rolande en sort marqué à vie. Il retourne dans sa patrie en emportant cette vie en souvenir plus que toute autre. Rolande devient pour lui la quintessence du Québec.

-I've met a woman in Quebec who was singing on the street, downtown Trois-Rivieres... She was so crazy, man, that you wouldn't believe... Her first name was Roll-Ann I guess and she put a flower in my hair for any reason, just like it, sayin' that I was something like a son of Love or whatever... Jeez! She was just so fuckin' weird with her hat full of badges, pins and all that kind of stuff... I'm sure she's still over there... Remember her: Roll-Ann...

C'est vrai que Rolande fesse dans le dash, comme on dit. C'est tout aussi vrai de dire que les fous sont une matière abondante à Trois-Rivières pour ma plus grande joie d'historien de l'extraordinaire.

Rolande croit que je suis un être de lumière habité par l'amour divin. Elle me disait l'autre jour de ne pas mettre les pieds à l'église parce qu'elle est remplie de gens méchants qui s'efforcent de tuer Dieu en faisant semblant de le servir. 

Rolande était dans le parc, près de cette église, et elle sirotait un café en écoutant une émission de radio où l'on parlait de santé naturelle. Elle prenait des notes dans un cahier spirale.

-J'écoute toujours cette émission-là parce que j'apprends à me soigner par les plantes... La racine de pissenlit c'est très bon pour les reins et ça permet à tout un chacun de devenir un être de lumière délivré des radicaux libres qui intoxiquent l'organisme... Le monde travaille trop... Tout le monde court... Moi, j'étais professeur de chimie et j'ai tout lâché... Tout... Comment vivre en paix si l'on ne trouve pas la paix de vivre simplement, hein? La comprends-tu Gaétan? Hein? La vie t'aime! Oui la vie t'aime!!!

-Oui, oui... Bien sûr...

Puis, aussi fou que cela puisse paraître, je me surprends à lui parler comme si elle était normale. Et elle me répond, somme toute, normalement. Jusqu'à ce qu'elle pète une bulle et se mette à imiter le vol d'un papillon en chantant un air improvisé.

-Le papillon doit ouvrir ses ailes! Lalala! Il a été larve pendant mille ans et ne volera qu'un jour seulement! Turlututu! Libre, libre comme la liberté! Tatata! Que ses ailes battent, battent, battent! Batman! Hahaha! Batman!!! La comprends-tu? Chapeau pointu!

C'est là que je décroche prétextant comme un faux-cul avoir autre chose à faire.

-Prends soin d'toé Rolande... Bonne journée...

-Je t'envoie de l'énergie positive! Tiens plein d'énergie!!! Plein!!! Prends-la toute y'en a pour les fous pis les fins! I' va même en rester pour les pas fins!!! Lalala!!!

***

Il est rare que je prenne l'autobus. Je préfère marcher ou faire du vélo. Les autobus ont quelque chose de déprimant qui ne me convient pas du tout.

Pourtant, il m'arrive de prendre l'autobus pour me rendre du point A au point B. Quand je ne veux pas arriver en sueur pour un rendez-vous médical par exemple.

J'avais donc pris l'autobus cette fois-là. J'étais monté à bord de l'autobus qui faisait le circuit numéro 2 pour me mener à l'hôpital Cloutier dans le secteur de Cap-de-la-Madeleine.

J'étais debout puisqu'il n'y avait pas de place pour s'asseoir. Rolande était assise dans le fond de l'autobus et quand elle m'aperçut elle se mit à crier de toutes ses forces.

-Gaétan! Ga-é-tan!!!! G-A-É-T-A-N!!!

-SALUT ROLANDE! dus-je lui hurler par politesse en interrompant les conversations d'une cinquantaine de passagers.

-HEILLE GAÉTAN VAS-TU VENIR À LA MANIFESTATION POUR LA MALADIE MENTALE SAMEDI? C'EST AU PORT! FAUT QU'TU SOIS LÀ... ON VA MANIFESTER POUR LES DROITS DES MALADES MENTAUX! LES MALADES MENTAUX ONT DES DROITS! IL FAUT ÊTRE SOLIDAIRE AVEC LES MALADES MENTAUX! TOUT LE MONDE, M'ENTENDEZ-VOUS, TOUT LE MONDE DEVRAIT VENIR À LA MANIFESTATION POUR LA MALADIE MENTALE SAMEDI!!!

-Je n'y manquerai pas... que je lui ai dit discrètement, un peu gêné.

-OUI? EMMÈNE TOUT L'MONDE QUE TU CONNAIS GAÉTAN! TOUS LES ÊTRES D'AMOUR ET DE LUMIÈRE QUI ONT À COEUR LA MALADIE MENTALE! VENEZ VOUS AUSSI, MESDAMES ET MESSIEURS! VENEZ PARTICIPER À LA GRANDE MANIFESTATION POUR LA M-A-L-A-D-I-E M-E-N-T-A-A-A-A-A-A-A-A-A-A-L-E-!-!-!





dimanche 18 septembre 2016

Roger Bontemps

Ma mère disait souvent de moi que j'étais un roger-bontemps.

Je comprenais vaguement qu'elle voulait dire que je ne me souciais de rien, que j'étais léger comme l'air, que je vivais d'amour et d'eau fraîche. Je devais être un peu comme le Survenant de Germaine Guèvremont, un homme qui dérange par son comportement libertaire et sa désinvolture. Un bon gars qu'on peut trouver ivre mort dans un coin en train de chanter des chansons grivoises ou de jouer de l'harmonica.

Roger-bontemps comme je le suis, je n'ai jamais investigué sur ce thème. Jusqu'à tout récemment. C'est-à-dire il y a quelques minutes.

Je croyais que c'était une expression du terroir. Cela venait sans doute de mes ancêtres. Roger-bontemps faisait partie des expressions comme quétaine, bécosse, dégréyez-vous enlevez vos botterlots pis votre capot, tabarnak, hostie toastée et combien d'autres paroles truculentes...

Qu'elle ne fût pas ma surprise de découvrir l'origine purement académique de l'expression!

En fouillant sur l'Internet, on me renvoie à la huitième édition du Dictionnaire de l'Académie française (1932-1935) qui me dit ceci d'un roger-bontemps.


"ROGER-BONTEMPS. n. m. Il se dit d'une Personne de belle humeur et qui vit sans aucune espèce de souci. Un gros Roger-Bontemps. C'est un vrai Roger-Bontemps. Il est familier."


Je suis d'abord étonné que roger-bontemps s'écrive ainsi. Je croyais bien faire en écrivant Roger Bontemps. 

En grattant un peu plus pour découvrir son étymologie, j'apprends via le douteux wiktionnaire que l'expression roger-bontemps serait le surnom donné à Roger de Collerye (1468-1536), secrétaire de l'évêque d'Auxerre. C'était, semble-t-il, un homme d'humeur joviale ayant présidé à Auxerre une société facétieuse sous le sobriquet d'abbé des fous. On lui doit, entre autres, des pièces de théâtre et des poésies obscènes. Ce qui n'est pas sans me ravir de porter la marque de roger-bontemps.


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J'en sais déjà plus sur ce roger-bontemps qui me chicote depuis si longtemps.



Être un roger-bontemps, pour moi, c'est suivre l'exemple de personnages réels ou imaginaires comme le Survenant, Alexandre le bienheureux, Georges Brassens.

Cela ne me semble pas une insulte.

Bien au contraire.

C'est même un compliment, foi de gros roger-bontemps.


samedi 17 septembre 2016

Une odeur d'humus

Une odeur d'humus est venue flatter mes narines ce matin dès que j'ai ouvert la porte. Cela sent l'automne, même en plein centre-ville. Les feuilles vont prendre des couleurs plus vives. La nature va s'endormir tout doucement. L'eau du robinet deviendra bientôt froide comme de la glace.

Avec l'automne reviennent aussi les activités de saison. On va enlever et nettoyer les airs climatisés. On va faire mijoter de la soupe. On va ranger le linge d'été et sortir le linge d'hiver.

L'air étant plus frais les promenades seront d'autant plus agréables.

Jusque là, je ne dis rien que vous ne saviez pas déjà.

Ces lieux communs ont parfois quelque chose de réconfortant. Comme de dormir au frais enfoui sous les draps. Comme de souffler sur une cuillère débordante de bortsch trop chaud.

C'est aussi la saison des champignons. Je n'en ramasse pas mais l'un de mes amis le fait. Je me souviens d'une année où Robob, cet ami en question, avait ramené un sac vert débordant de champignons qui puaient la moisissure. Un peu plus et je ne mangeais plus jamais de champignons de ma vie! Par contre, je me dois d'ajouter que les vesses de loup sont des champignons plus que succulents. Cela ressemble à une grosse guimauve et ça goûte les noisettes sans aucun arrière-goût.

On dit aussi que c'est la rentrée scolaire, la rentrée littéraire, la rentrée culturelle, bref la rentrée de n'importe quoi,

Pour ce qui est de l'école, je ne trouve rien à redire. C'est un passage obligé. Passage que je faisais à la bibliothèque aussi souvent que possible pour soigner mon esprit des cours magistraux soporifiques.
Je ne voudrais pas être écolier de nos jours. Avec toute la technologie dont on dispose, je serais rapidement devenu un décrocheur.

La rentrée culturelle n'est pas pour moi. Je m'intéresse à la culture, moins aux tapis rouges. À vrai dire, je ne suis pas le guide suprême du bon goût et laisse les gens aimer ce qu'ils veulent. Moi, j'aime surtout les vieilleries. Je suis un tantinet vintage.  Je fréquente encore Maupassant, Tchekhov et John Lee Hooker. J'écoute de la musique carrément rétro. Bref, je me fais vieux depuis toujours.

Je suis trop cheap pour porter du neuf.

Les livres neufs sont trop chers. Je n'ai pas de budget pour m'en acheter aussi souvent que je le souhaiterais. Peut-être que ma culture adhère aux vieilleries par souci d'économie.

Encore qu'en anglais la littérature soit plus accessible. Vous obtiendrez les oeuvres complètes de Shakespeare pour douze dollars en anglais. En français, vous ne vous en sortirez pas en bas de soixante dollars. On paie l'imprimé trois à quatre fois plus cher en français. Ce qui devrait être une honte nationale. Comme de payer notre connexion Internet sept fois plus cher qu'aux États-Unis pour un service tout aussi pourri que limité. C'est même moins cher en Libye qu'ici au Canada. La culture est malheureusement dans l'objectif des arnaqueurs.

L'automne ramène aussi à Trois-Rivières le Festival international de la poésie. J'ai fait la paix avec cet événement même s'il y a lieu de s'indigner que les prébendes, les per diem et les subventions reviennent souvent, selon moi, aux membres de la culture dite officielle. Les professeurs de Cégep reçoivent plus que leur part au pro-rata des artistes. Comme si la culture ne pouvait vivre que dans un bocal, comme les poissons rouges.

La culture n'étant pas une science exacte on s'entend pour établir des gardiens du goût qui choisissent et financent avec l'argent de tout le monde. Les idées les plus confuses et les plus abstraites sont mises à l'avant-plan pour correspondre à la vacuité intérieure de nos élites. Malgré tout, c'est mieux qu'un Grand Prix de Formule Un. Ce n'est pas parfait mais ça laisse entrevoir un idéal plus ou moins bien servi. Un poème ennuyeux vaut mieux qu'une belle mécanique grondante.

Les plus grands artistes de tous les temps étaient plus ou moins marginaux et asociaux. On ne les imagine pas au sein d'une association en train de téter des subventions ou des faveurs du pouvoir. Ils faisaient ce que leur dictait leur conscience pour sauver leur âme des conventions établies. C'est du moins ce que je ressens. Peut-être parce que je ne fréquente que des artistes sulfureux, farouchement individualistes et cyniques comme un tonneau vide abandonné dans le dépotoir de la vieille Athènes.

C'est l'automne sous peu et je déblatère, comme toujours, au lieu de gonfler mes narines d'humus.

C'est aussi le temps des courges. le temps des pommes, bref le temps des récoltes.

Au lieu de maugréer envers et contre tout, je ferais mieux de faire une bonne salade de cerises de terre avec des courges farcies et gratinées au four.

Je ne changerai pas le monde aujourd'hui ni demain.

Je ne le dis pas par fatalité ni par réalisme.

Je vais tenter de le changer, encore et encore, même si je n'y réussis pas.

Bref, j'accepte et assume pleinement ma naïveté.

Sans elle, je parlerais des cotes de la Bourse au lieu de chanter l'humus qui flatte mes narines.

Au fait, j'ai écrit un petit poème à ce sujet. Il va comme suit:

L'humus flatte mes narines
Oh! le bon humus...
Je suis content, si content!
Houba! Houba!
Comme le marsupilami
L'ami de Spirou et Fantasio
Ah! poésie quand tu nous tiens!!!

Fin du poème. Je sais que c'est nul à chier. J'ai pris exemple sur ce qui se publie et se finance le mieux. La subvention peut être déposée dans mon compte bancaire pour me rappeler aux choses sérieuses.

Mon nouveau billet pour le Hufftington Post

C'est ici.

vendredi 16 septembre 2016

Soeur Matamain

Marylin Manson dans le film Conjuring 2
La religion a toujours quelque chose d'un peu nauséabond lorsque l'on gratte un peu les feuilles d'or qui la recouvre pour lui conférer un peu d'éclat.

Sous les artifices de la majesté divine, on y découvre souvent les plus sombres passions de l'humain en regard desquels les péchés des laïcs peuvent facilement passer pour des vertus.

Évidemment, ce n'est que mon interprétation, celle d'un écrivain mineur qui mélange un peu trop facilement l'opinion et la littérature.

Pourtant, chers lecteurs et lectrices, je m'en voudrais de passer sous silence la biographie de Germaine Martineau, alias Soeur Germaine, mieux connue sous le quolibet de Soeur Matamain.

Germaine Martineau est bien vieille pour lui casser du sucre sur le dos, j'en conviens. Elle est devenue une vieille rabougrie qui déplace peu d'air en égrenant son chapelet et en faisant ses incantations quotidiennes pour se donner une raison d'être.

Ceux qui l'ont connue sont unanimes pour dire que c'était une vieille vache obscène qui avait les mains un peu trop longues avec les jeunes filles du Collège Marie-Réparatrice.

En fouillant un peu chez les Martineau, qui l'ont bien connue, on peut entrevoir que Germaine avait été une fille laide bourrée de ressentiments envers ses semblables. La religion n'avait pas tant été pour elle une planche de salut qu'une occasion de se venger de tous ceux qui n'avaient pas la détermination, la discipline et le stoïcisme de sa laideur. Petite, osseuse avec des yeux de chauve-souris anorexique, Germaine faisait autant pitié que peur à voir. Elle n'aimait pas les garçons qui, d'ailleurs, ne pensaient qu'à ça. Elle préférait les filles, mais ça ne se disait pas dans la société à l'époque où elle entra dans les ordres.

Ce qui fait qu'elle devint religieuse puis surveillante des jeunes filles de bonne famille qui fréquentaient le Collège Marie-Réparatrice.

Rien ne lui était plus familier que de repérer chez ces jeunes filles tous les manquements aux bonnes moeurs catholiques. Dans les années '40 et '50, au début de sa vocation, elle usa et abusa de corrections envers ses jeunes victimes. Elle frappait, griffait et humiliait les jeunes filles. Soeur Germaine prétendait que c'était pour les conduire vers le droit chemin. En fait, elle éprouvait beaucoup de délectation à les frapper. Tant et si bien que la religieuse finissait par inonder de cyprine sa culotte. Et comme la vache jouissait, le lendemain elle recommençait avec encore plus de fascination morbide pour le Bien avec un grand B.

Les jeunes filles avaient fini par la surnommer Soeur Matamain (Soeur Mets-ta-main-dans-mon-cul disaient-elles aussi) non seulement parce qu'elle les frappait, mais aussi pour ses attouchements impudiques tandis qu'elle les frappait. Les jeunes filles se sentaient impuissantes à combattre le Bien avec un grand B. Elles se laissaient faire avec une certaine résignation qui se métamorphosa en juste colère pour certaines d'entre elles à la sortie du collège.

Plusieurs jeunes filles devenues jeunes femmes refusèrent d'aller à l'église, jetèrent leur chapelet aux ordures, écoutèrent la musique d'Elvis Presley et des Beatles, couchèrent avec des tas de mecs, eurent même du plaisir à jouer aux fesses, et se jurèrent de cracher sur l'Église aussi longtemps qu'elles vivraient en souvenir de l'ignoble Soeur Matamain.

Soeur Matamain continua de se nourrir de pensées perverses tout en se croyant une épouse du Christ.

Dans la foulée de la Révolution tranquille on sépara progressivement l'Église de l'État pour protéger les jeunes gens des pervers religieux et autres vieilles tabarnaks.

Soeur Matamain se recycla en organisatrice de la charité. Elle s'engagea dans la distribution de pain moisi aux pauvres.

Il n'y avait pas personne plus suspicieuse que Soeur Matamain. Chaque pauvre qui se présentait devant elle avait à ses yeux inquisiteurs quelque chose de vulgaire et de profondément démoniaque.

Cette femme avec six enfants sous les bras changeait de conjoint tous les six mois. Et cet homme au regard torve venait tout juste de sortir de prison pour avoir vendu de la drogue. Tous ces pauvres étaient habités par le péché et pas besoin de vous dire que Soeur Matamain se sentait investie d'une mission divine. Il fallait leur apprendre à marcher droit, à ne pas sacrer ni blasphémer le nom de Notre Seigneur.

Après avoir enquêté sur leur pauvreté, leurs actifs, leurs passifs et tout le saint-frusquin, Soeur Matamain leur remettait des médailles du Frère André, de Mère Térésa ou de Padré Pouilleux en les enjoignant de prier pour améliorer leur vie. Elle ne donnait pas un seul pain moisi sans leur faire la morale. Elle aurait bien voulu planter ses ongles dans leur peau, rentrer ses doigts dans leurs orifices, les obliger à se nourrir de ses propres déjections corporelles. Enfin, elle aurait souhaité vivre pleinement l'horreur de sa sexualité dépravée et dégoûtante. Mais il fallait bien sauver les apparences. Il fallait bien nier sa vraie nature fêlée. Soeur Germaine était la Main de Dieu. Elle était la Servante du Seigneur. Elle était aussi, avouons-le, une obsédée sexuelle.

Soeur Matamain a beaucoup vieilli depuis tout ce temps. Elle n'a pas encore renoncé à Dieu, à ses anges et à tous les seins. Elle est toujours tout aussi convaincue de servir le Bien avec un grand B alors que la liste de ses victimes est longue à n'en plus finir.

Il serait bien sûr plus convenable d'ajouter que tous les religieux n'étaient pas, ne sont pas et ne seront pas comme elle. Pourtant, je ne crois pas tromper personne en affirmant qu'il y a une proportion anormalement élevée de coquins et de coquines chez les religieux. C'est la faute d'un peu tout le monde me direz-vous. Si l'on n'avait pas ostracisé tant de filles laides et de garçons efféminés à une époque où tout était cloisonné, sans doute qu'il n'y aurait pas eu tant de viols au sein des établissements gérés par des gens bourrés de ressentiments envers le genre humain. Toute chasteté précoce engendre des perversions sexuelles qui répugnent aux valeurs des laïcs ordinaires.

L'État n'avait qu'à se séparer plus tôt de l'Église...

Il y a un peu de vrai là-dedans.

Mais il est difficile d'oublier que Soeur Matamain était vraiment une vieille chienne lubrique qui jouissait à l'idée de faire souffrir les gens.

Quelques vieilles pantoufles et punaises de sacristie vous diront le contraire, bien entendu. Elles vous diront que l'on n'est rien sans Dieu, la religion, le chapelet, les médailles et les médaillons.

Remettre l'Église en question leur semble un péché bien pire que de fesser une jeune fille en lui rentrant un doigt dans le cul.

Heureusement que toutes les églises ferment les unes après les autres. Heureusement que la mauvaise foi est en ruines.

Heureusement que tout le monde se fout de la dévotion, de la vocation et de la prétendue sainteté de Soeur Matamain.