vendredi 24 février 2017

L'agence spatiale de la Fédération Bloubienne

L'agence spatiale de la Fédération Bloubienne allait faire une annonce pour le douzième et dernier jour de l'année stellaire. Tout le monde se demandait ce qu'elle allait bien nous révéler. Aucun signe de vie n'avait été trouvé au-delà de Bloub. On pensait qu'il y avait déjà eu de l'eau en grande quantité sur Glub. Mais Glub était devenu un désert aride depuis au moins trois milliards d'années en raison de la disparition de sa couche d'ozone.

L'agence s'était tournée vers les étoiles les plus proches à la recherche d'exoplanètes où il pourrait y avoir de l'eau liquide, sans laquelle la vie est impossible. Elle avait développé de nouvelles techniques pour les traquer en tournant les télescopes vers les étoile les moins éloignées de la galaxie.

On ne s'attendait pas à grand chose.

-Oh! Ils vont encore nous dire qu'ils pensent avoir détecté quelque chose qu'ils ne peuvent même pas voir à des dizaines d'années-lumières... Ils vont nous foutre des calculs savants dans la gueule pour justifier leurs subventions...

Ce fut pourtant une grande nouvelle.

La voix de Bloublou le 5432e du nom était chargée d'émotion lors de la conférence de presse de l'agence spatiale bloubienne.

-Nous vous en parlions depuis quelques années... Nous savions qu'il existait des exoplanètes qui nous semblaient situées dans la zone où la vie peut être possible... Eh bien ce que nous allons vous révéler dépasse toutes nos espérances... Le 3e jour de cette année, à 38% du cycle bloubien, nous avons détecté des signaux provenant d'une planète située à 35 années-lumières de Bloub. Ces signaux ont été analysés et décryptés par une équipe de spécialistes de l'agence spatiale. Ce ne fut pas facile, on doit vous l'avouer, mais ce que nous avons découvert dépasse tout ce que nous savions jusqu'à maintenant de l'univers et apporte la preuve hors de tout doute d'une forme de vie intelligente provenant de ce système stellaire comprenant neuf planètes. Les signaux proviennent de la troisième planète de ce système stellaire. On y dénote la présence d'eau et il y règne une lumière deux cent fois plus intense que sur notre planète. Les signaux témoignent d'une vie intelligente qui communique par la voie des ondes. On a capté des musiques étranges et, mieux encore, des images de ce monde renvoyés par les habitants de cette planète. C'est tout à fait bouleversant. Nous estimons avoir affaire à des géants qui sont mille fois plus grands que nous et qui marchent sur deux pattes. Il règne sur cette planète des tempêtes et des éclairs saisissants, des marées folles, des océans tumultueux... Évidemment, ces bipèdes sont très laids et il est difficile de ne pas ressentir de la répulsion en les voyant... Pourtant, ils ont une intelligence et tentent comme nous d'entrer en contact avec d'autres formes de vie intelligente dans l'univers... Aussi, nous avons réuni une équipe d'experts pour leur faire parvenir un message. Nous allons émettre des ondes en direction de cette planète en continu dans l'espoir qu'ils captent notre signal et nous répondent... Vous comprendrez que dans l'état actuel de nos connaissances il sera difficile d'obtenir une réponse avant des milliers d'années... Il faut pourtant le faire pour les générations futures, pour aller toujours plus loin dans notre connaissance du cosmos... Cela dit, nous allons vous montrer ces images et ces musiques étranges qui nous sont parvenues. Nous vous avisons tout de suite que ces images sont troublantes... Cependant, c'est un grand pas pour l'exploration spatiale... un grand pas pour tous les Bloubiens...

Bloublou le 5432e du nom se tut pour laisser place aux images provenant de la troisième planète de ce système stellaire.

On n'en croyait pas nos senseurs.

Quelle lumière! Quelle musique! Quels êtres monstrueux!

Personne ne savait encore ce que ça voulait dire.

Nous savions seulement que nous n'étions plus seuls dans l'univers.

Il y avait désormais nous et, bien sûr, eux les extrabloubliens...


jeudi 23 février 2017

Les référendums municipaux: moins cher que la dictature!

Les soutiers dans le film Ben-Hur de William Wyler (1959).
La démocratie c'est de la chicane et ça coûte cher. Le maire Yves Lévesque, ce visionnaire, l'avait compris en 2008. Cette année-là, les citoyens de Trois-Rivières avaient obtenu le double du quorum requis lors de la signature du registre réclamant un référendum à propos de l'amphithéâtre. Le maire a renié ce droit aux citoyens de Trois-Rivières. J'ai cru que cela ne se faisait pas en démocratie. J'ai donc rédigé une pétition que j'ai adressé à Mme Nathalie Normandeau, alors ministre des Affaires municipales. Cela fut reçu comme une lettre morte, vous vous en doutez bien. J'étais, à l'instar des cosignataires de ce registre, trop petit pour les élus de droit divin. Qui étions-nous pour confondre un forfait clés en main avec de la forfaiture?

En 2012 les étudiants descendaient dans la rue pour réclamer un peu plus que l'éducation gratuite. Je me souviens aussi qu'ils se battaient contre la corruption. Je les entends encore scander "D'l'argent y'en a dans les poches d'la mafia." On les matraquait pour ne pas entendre cette vérité. Dans la foulée de ces tristes événements, le monde entier s'est mis à parler du Québec et de sa corruption.

Il s'est passé quelque chose d'étrange dans le monde municipal après ce Printemps Érable. Les maires de plusieurs municipalités du Québec ont fait l'objet d'enquêtes policières pour fraude et corruption. Celui de Laval a été reconnu coupable récemment et loge maintenant en prison. Aussi stupide que cela puisse sembler, des Lavallois prétendent encore que tout allait bien du temps du maire Vaillancourt. Il n'y avait pas de chicane. Ces pauvres gens ne s'inquiètent donc pas que l'argent de nos taxes et nos impôts ait été jeté dans les toilettes du condo de la cousine du maire pendant que les policiers de l'escouade Marteau cognaient à la porte pour effectuer une perquisition...

La dictature coûte cher. Je dirais même qu'elle coûte beaucoup plus cher que la démocratie. Peu de gens s'intéressent à la philosophie. Surtout à la philosophie politique. Pourtant, je ne peux m'empêcher de citer Thomas Hobbes: "Le pouvoir corrompt. Le pouvoir absolu corrompt absolument." Je crains ces politiciens qui réclament plus de pouvoir et moins de devoirs envers leurs concitoyens.

L'Union des municipalités du Québec (UMQ), pour faire suite aux propos des maires Labeaume et Coderre, prône l'élimination des référendums municipaux. Le visionnaire Yves Lévesque n'a jamais eu besoin de le demander. Il n'a eu qu'à faire ce qu'il fallait pour fouler aux pieds ces principes qui lui semblaient inutiles. Beaucoup voteraient encore pour lui, même s'il nous coûte cher. On ne peut pas en vouloir aux ignorants, ni aux gens avides de faire preuve d'avidité. Qui suis-je pour juger de la valeur des gens qui n'en ont pas?

Peut-être qu'il faut songer à se protéger d'eux par des mécanismes démocratiques, dont des référendums et des consultations populaires. Je le pense humblement et m'en excuse d'avance de l'avoir dit.

La démocratie ressemble parfois à un radeau où tout le monde rame dans toutes les directions, tandis que la dictature peut passer pour une belle galère où tout un chacun rame en cadence. La dictature a du rythme et de l'énergie. Elle est pro-active. Le grand timonier n'a qu'à donner la destination et malheur à ceux qui veulent se mutiner.

Je crains que l'abolition des référendums municipaux ne suscitent pas tant de vagues. Peu de gens se déplacent pour voter. Peu de gens s'indigneront de perdre leurs droits et leurs libertés, sinon trois pelés et un tondu comme moi.

Malheureusement, ce sont de pauvres fous, étudiants, militants ou candidats à la sédition qui se feront tabasser dans la rue un jour ou l'autre pour dénoncer la fraude et la corruption.

Il ne restera que la rue, voyez-vous, pour se chicaner contre la dictature.

Le prix à payer sera bien plus lourd qu'on ne le croie pour toutes ces raisons.

Comme dirait un certain John F. Kennedy, ceux qui rendent les réformes impossibles rendent les révolutions inévitables.

Je crois qu'il serait malsain pour notre communauté d'abandonner les référendums municipaux pour favoriser deux ou trois roitelets qui réclament un chèque en blanc pour tous leurs projets.

Évidemment, ce n'est que mon opinion. Je suis bien trop chialeur et coûte beaucoup trop cher pour qu'on me prenne au sérieux. Je ne suis pas un visionnaire, moi. Je ne suis qu'un con...tribuable (sic!).

mercredi 22 février 2017

Pour en finir avec les pro-actifs

Ceux qui veulent le pouvoir ne le méritent pas. Cette idée est sans doute vieille comme le monde mais Platon l'attribuait à Socrate. 

On n'aura même pas à méditer longtemps cette formule. On n'a qu'à regarder autour de soi pour se convaincre qu'une très majorité de gens qui exercent le pouvoir n'en sont pas dignes. Ils n'agissent pas dans l'intérêt de la communauté mais se servent de la communauté pour mousser leurs intérêts personnels. Ils distribuent ensuite des faveurs aux plus larbins pour se conférer l'illusion de leur magnanimité. Ils s'étonnent bien sûr de la jalousie des gens qui n'aiment pas les politiciens et les personnes en situation d'autorité. Comme si nous vivions dans une tribu où toutes les décisions étaient collégiales... 

Évidemment, ce sont les pro-actifs qui détermineront les qualités dont leurs successeurs devront faire preuve. Parmi celles-ci on trouvera bien sûr la duplicité, le sens de l'intrigue, le mensonge, le manque d'humilité, la vantardise et le narcissisme, tout ça enrobé dans un emballage "pro-actif". Il ne suffit que de se gonfler le torse et de hurler comme un gorille pour prétendre au titre d'être humain alpha. Alpha mon oeil! On n'a presque toujours affaire qu'à des médiocres qui dissimulent leur désarroi sous les apparats et les oripeaux de la fonction qu'ils occupent.

On ne s'embarrasse pas de la signification des mots lorsqu'on est au pouvoir. On leur donne la définition qui convient le mieux à perpétuer la mainmise sur le pouvoir. Être actif ne suffisait pas pour vouloir dire de quelqu'un qu'il est dynamique. Il manquait de pouvoir occulte au lexique des magiciens d'Oz qui nous gouvernent. Ils sont donc devenus pro-actifs, des vrais leaders, des champions de la performance qui fonce droit dans un mur.

Être pro-actif, c'est donné l'impression de bouger tout en étant le dernier des idiots. On donnera raison à l'abruti exerçant le pouvoir parce qu'il bouge, agite ses bras, sacre et tempête pour un rien lorsqu'une crise se présente. On lui donnera un verre de lait et deux biscuits pour qu'il se calme les nerfs. On fera semblant de ne pas ressentir son anxiété, ses clignements de yeux et tous ces signes extérieurs qui témoignent du dérangement de son esprit. Il bouge donc il a raison. Il agit tout croche et tout de travers, au grand dam de ceux qui passent derrière pour essuyer ses dégâts, précieux subalternes qu'il méprise et maîtrise par la farce de l'habitude. C'est donc un chef. On les a tous connus ainsi. Pourquoi en irait-il autrement?

Le pro-actif vous coupera la parole en toutes circonstances. Si vous dites que la France est en Europe, il tiendra mordicus à son idée qu'elle est au Sud du Japon quoi que vous fassiez. Et n'allez surtout pas lui demander où est le Japon, ce serait de l'insubordination... Il est le chef et il sait tout même s'il ne connaît rien à rien. De plus, il est hypersensible. Quand on dit qu'il a tort il pourrait étrangler pour prouver le contraire. Évidemment, il ne s'excuse jamais d'avoir eu tort. Il ne doit rien aux vaincus. Il se contentera de dire qu'il a toujours eu raison et obligera son contradicteur à prendre son trou.

Le pro-actif ne s'embarrasse jamais de menus détails. S'il vous dit de peinturer avec un marteau, il s'attend à ce que vous peinturiez avec un marteau sans rechigner. Autrement, vous lui feriez beaucoup de peine et il deviendrait tout aussi bête que méchant. Un pro-actif, voyez-vous, ça n'aime pas se faire contredire et ça s'inventerait même des majorités silencieuses pour vous faire taire. 

Le pro-actif est seul mais il prétend que tout le monde l'aime et lui lance des fleurs parce que dans son monde c'est lui qui distribue les rôles et les scénarios. Si tu ne fais pas partie de sa pièce, tu n'es rien.

Le pro-actif a le sens des vraies affaires, même si ces mains tremblent quand il parle, même s'il cligne des yeux quand il ment, même si la France n'est pas au Sud du Japon...

Évidemment, le pro-actif ne vous écoute jamais. Il fait semblant de vous prêter attention en hochant la tête. Mais qu'on ne s'y trompe pas: il pianote sur le bord de la table pour vous couper la parole aussitôt que possible et vous montrer comment l'on devient pro-actif.

Le pro-actif sait tout sans jamais rien apprendre. Il sort des idées de sa petite tête comme on sortirait une crotte de lapin d'un chapeau. Il est le maître et le pouvoir c'est d'avoir toujours raison.

Les intellectuels lui semblent ridicules: des gens qui lui parlent de la France et du Japon...

Les gens calmes et posés ne peuvent être que des perdants.

Il n'en a que pour ceux qui, comme lui, clignent des yeux en disant n'importe quoi n'importe comment.

Le pro-actif sait s'entourer de promoteurs véreux, de politiciens corrompus et de fourbes de tous horizons.

Le pro-actif sait que tout s'achète: les diplômes, les honneurs, les journalistes, les juges, le sexe et les fonctions politiques.

Dans son monde de chiffres tout se résume à combien. Jamais à comment et encore moins à pourquoi.

Ce n'est pas parce que personne ne lui réplique que cela signifie que tout un chacun l'approuve.

Les gens qui ne sont pas pro-actifs éprouvent malheureusement de la pitié envers les imbéciles.

Ils regardent le pro-actif se cogner contre tous les murs avec un mélange de mépris et de compassion.

Ils se disent que ce n'est pas ça le bonheur et que la vie vaut mieux que ça.

Ils pensent, peut-être à tort, que l'époque finira par rouler pour eux.

Comme si nous vivions dans une anomalie de l'histoire qui ne saurait durer. Le monde est fou, bien sûr, mais la folie atteindra sa limite. Le pro-actif se pendra avec sa propre corde. Tous ses mensonges s'écrouleront avec fracas. Ce n'est qu'une question de temps.

Pour le moment, nous vivons dans un monde où l'on traite les sages de fous et où l'on honore ceux qui n'ont ni honneur ni humilité.

On ne veut rien savoir du type qui prendrait trois mois à analyser la structure d'un pont avant que de le bâtir pour être certain qu'il ne s'effondrera jamais.

On préfère le pro-actif, l'esprit carré qui dépose un rectangle de béton sur deux carrés de terre glaise, au mépris de la sagesse des Anciens. Celui qui se tirera d'embarras en inventant n'importe quoi lorsque son pont s'écroulera parce qu'il est tout simplement stupide et incompétent. Celui qui générera de nouveaux contrats tout aussi mal effectués parce que la France, voyez-vous, est bel et bien au Sud du Japon...

Et pourtant! Que d'énergies perdues pour laisser libre-cours aux folies et manigances de ces soi-disant pro-actifs qui font de la projection sur les sages qu'ils traitent à tort de pelleteurs de boucane!

Ce sont eux, les pro-actifs, qui sont à côté de leurs pompes.

Ce sont eux, les pro-actifs, qui font les choses tout croche et tout de travers.

Ce sont eux qui ont le pouvoir...

Aussi ne faut-il pas s'étonner d'en payer le prix tous autant que nous sommes.

Jusqu'à ce que tout s'effondre.

mardi 21 février 2017

Je suis un artiste de la naïveté

"J'aimais les peintures idiotes, dessus de portes, décors, toiles de saltimbanques, enseignes, enluminures populaires; la littérature démodée, latin d'église, livres érotiques sans orthographe, romans de nos aïeules, contes de fées, petits livres de l'enfance, opéras vieux, refrains niais, rythmes naïfs."
Arthur Rimbaud, Alchimie du Verbe

***

L'art a toujours été de tout temps mon refuge. J'y trouve une paix intérieure indicible. C'est mon lieu de prière. C'est ma chapelle mystique sans dieux et sans réponses toutes faites. C'est ma voie spirituelle par excellence. C'est ma source perpétuelle de rédemption.

Il manque toujours quelque chose aux débats auxquels il m'arrive de participer à contrecoeur. Il manque de rêves. Tous les mots que l'on peut se balancer par la tête ne vaudront jamais une touche de vert sur une toile, une note de musique, voire un poème. Ils me sembleront toujours aussi vains que vides. Des jeux pour perroquets savants qui se déchirent à interpréter le monde plutôt que de le savourer et en ressentir toute la grandeur.

L'histoire? Très peu pour moi. J'ai lu en profondeur tout plein d'ouvrages sur l'Antiquité, le Moyen-Âge, la Renaissance, la Révolution française et tout le reste. J'ai surtout retenu que les hommes étaient profondément stupides à toutes les époques. Seuls les gens dont on n'aura jamais rapporté l'histoire valaient le coup. Plus quelques artistes ici et là qui créaient de la beauté tandis que les autres s'étranglaient comme des cons.

J'ai malheureusement été contaminé par la culture et les hautes études. Mon art ne sera jamais aussi naïf que je voudrais le faire croire. À l'instar de Picasso, auquel il serait présomptueux de me comparer, j'ai la technique pour représenter fidèlement la réalité mais ce n'est pas ce que je trouve à force de ne plus chercher. Si je voulais tant représenter fidèlement la réalité, je ferais mieux de m'adonner à la photographie. Picasso avait compris qu'il ne devait pas concurrencer la photographie, mais puiser en lui-même cette force qui habite les peintres naïfs du monde. Cela dit, il devait lui-même se sentir petit devant l'art brut d'un enfant ou bien celui d'un sorcier d'une quelconque tribu de Madagascar. Il en savait trop sur l'art pour facilement désapprendre.

Je me sens parfois tout petit devant les peintres naïfs autodidactes, analphabètes et incultes. Comme si j'avais perdu quelque chose en chemin. Je m'adonne à cette forme d'art avec autant d'entrain que de dévotion. Mais quelque chose cloche. Je ne crois pas faire semblant mais j'ai trop d'éléments de comparaison dans ma mémoire pour peindre simplement et sans complexes.

Néanmoins, mon idéal artistique est plus près de l'artisan de la Gaspésie qui réalise des sculptures de vieux qui fument la pipe avec du bois mort échoué sur la plage. Il s'éloigne toujours plus de ceux que René Daumal appelait les "fabricateurs de discours inutiles" dans son roman intitulé La Grande Beuverie. S'il faut un discours pour justifier une oeuvre et son créateur, je préfère oublier cette oeuvre et ce créateur. Je tiens à ce que mon âme demeure propre...

Je réécoutais hier un documentaire de l'Office National du Film à propos de feu Arthur Villeneuve, le peintre-barbier de Chicoutimi. Ses propos m'ont ému plus que tout. J'avais comme une poussière dans l'oeil...

Ce brave homme avait compris qu'il devait peindre ce qu'il ressentait. Et ce que Arthur Villeneuve ressentait, c'était de peindre sa maison en entier, l'intérieur comme l'extérieur. Une démarche folle qui lui prit sept années. Villeneuve commença par peindre un petit bateau à vapeur dans son sous-sol. Sept ans plus tard, sa maison était devenue aussi impressionnante que les fresques des aborigènes australiens qui communiquaient avec leurs dieux.

Arthur Villeneuve disait dans ce documentaire qu'il ne voulait pas peindre à partir de photographies comme tant d'artistes dits professionnels le font. Il voulait représenter ce qu'il ressentait. Si la personne est belle et qu'il ressent cette beauté il la fera belle. Si elle laide, elle sera laide. Et ainsi de suite sans aucune prétention. Sa maison, qui avait exigé tant de sacrifices, était aussi le château qu'il offrait à sa femme qui, au tout début, doutait un tant soit peu de ce qui se passait dans la tête de son mari. Était-il devenu fou? Mais non! Arthur Villeneuve était devenu plus grand que nature. Tandis que d'aucuns ricanaient de sa folie, Villeneuve se frayait un chemin dans le monde des plus grands artistes-peintres naïfs de tous les temps.

-C'que les autres disent, ça me rentre par une oreille pis ça m'sort par l'autre, qu'il racontait dans le documentaire de l'ONF.

Je ne peins pratiquement jamais à partir de photos, hormis pour des contrats lorsqu'on me demande de représenter tel ou tel truc. Je vous avouerai que ce n'est pas ce que je préfère. Cela manque d'imagination...

J'aime peindre directement sur mes toiles, sans idées préconçues, sans scénarios, à la va comme je te pousse. Je commence à barbouiller une toile avec mes doigts, avec une éponge ou bien avec mon front si cela se pouvait. Puis j'extirpe quelque chose de ce chaos originel. Tout s'organise autour d'une tache jusqu'à la faire disparaître.

En voyant Villeneuve peindre, j'ai réalisé que nous avions pratiquement la même technique: un dessin noir, des couleurs puis on refait les lignes. J'emprunte aussi à Gauguin une certaine technique dite du cloisonnement. Puis j'utilise mes pigments les plus vifs, ceux que je voie le mieux, sans me soucier outre-mesure de la réalité.

Ma récompense, au bout de tout ça, c'est le sourire d'un enfant lorsqu'il voit l'une de mes oeuvres.

-Wow! Avez-vous vu c'qu'i' fait l'monsieur? Cool!

Pour moi, ça vaut de l'or. Évidemment, ses parents ne sont pas toujours aussi enthousiastes. Ils craignent à tort que de s'approcher leur coûtera quelque chose, comme si je mendiais pour vivre.

Je ne fais pourtant aucune vente sous pression.

Je me soucie peu des affaires.

Ma business, la seule qui soit, c'est de créer et de m'émerveiller.

Je préfère Monet à monnaie.

Cela me semble pourtant clair comme de l'eau de roche.

Parfois, cela me fait un peu déprimer.

Je pense aux Russes, ces Russes que l'on qualifie de barbares. Les Russes qui remplissent des stades de 100 000 personnes pour assister à des récitals de poésie...

Je pense à ce Bosniaque qui m'a dit un jour que je serais considéré comme un Dieu en Bosnie avec mon art naïf.

Je ne m'en fais pas outre mesure.

Je sais que les Québécois ne savent pas communiquer leurs émotions.

Je sais qu'ils sont profondément malheureux, aigris et parfois même envieux des rêves d'autrui.

J'ai ma récompense. Ils ont leur fardeau.

Ma vie est belle.

Je ne suis pas riche, peu s'en faut, mais ma maison est devenue mon château.

Et au milieu de ce château, il y a ma princesse, celle qui me pousse à ne jamais battre retraite devant les ennemis de ce rêve qui m'habite depuis toujours.

Elle est ma première source d'inspiration en quelque sorte.

Elle est ma muse.

Je suis donc un privilégié.

Je suis habité par des états de grâce en permanence.

Je suis un artiste de la naïveté.

lundi 20 février 2017

Comment avait-il pu détester la vie?

Le temps était gris. La neige était sale.

Son humeur était mauvaise. Son travail était sans intérêt. Ses espoirs étaient vains. Ses amours étaient mortes.

Bref, sa vie était triste à mourir.

Tout lui pesait sur l'âme. Et il avait le vague sentiment que rien n'allait s'améliorer.

Plutôt que de s'enfoncer dans toujours plus de désespoir, il s'était résolu à lâcher prise et à partir au loin.

Il avait tout quitté et était parti tout fin seul avec son sac à dos.

Son pèlerinage se fit sans prières et toujours plus à l'Ouest.

Il traversa des tempêtes, des blizzards et j'en passe.

Puis il constata un beau matin qu'il s'était rendu là où les lilas étaient en fleurs.

Le vent du large provenait de l'Océan Pacifique.

Il avait l'étrange sensation d'être enfin en paix avec lui-même.

Il travaillait pour un piètre salaire au gré de ses errances et avait pour amis tous les promeneurs solitaires du monde.

La vie lui semblait dorénavant une aventure digne d'être vécue.

Il avait franchi la porte de sa prison sans savoir que la porte avait toujours été ouverte. Il s'était frappé la tête contre les barreaux d'une cellule qu'il s'était bâti lui-même.

Le soleil le nimbait de poésie autant que de courage.

Il n'avait plus peur d'avoir peur.

Il ne craignait plus le lendemain.

Tout était redevenu lumière.

-Hey Frenchie, what are you thinking about, huh?

-Nothing man... Eveything's fine... I just go with the flow...

-Ok then... But don't forget to let me smoking too... Jizz! You've got the joint in your hand for about five minutes dude... 

-Sorry... Take it man...

-Cool man... Fuck man I'm flying out... don't you?

-Me too... Wow...

Une musique jouait en sourdine. Quelque chose comme if you're going to San Francisco be sure to wear some flowers in your hair...

Il avait atteint son illumination.

Rimbaud pouvait aller se rhabiller.

Le soleil brillait sur l'Océan Pacifique.

Des hippies courraient nus sur la plage avec des couronnes de fleurs dans les cheveux.

Comment avait-il pu détester la vie?



Trois photos

Une oeuvre en chantier...





















Une murale plus vraie que nature dans mon sous-sol.
Il arrive que l'eau ruisselle le long du mur au printemps...






















Un mur de ma galerie d'art.

dimanche 19 février 2017

Le vrai Ti-Cul Boulamite

Il y a des Ti-Cul Boulamite pour désigner des tas de jeunes morveux. Mais pour nous, il n'y en a toujours existé qu'un seul.

Il ne s'appelait pas vraiment Ti-Cul Boulamite, vous vous en doutez bien, mais le chemin n'était pas long pour faire de Antoine Boulay-Lamy le plus authentique des Ti-Cul Boulamite.

D'abord, il était petit, malcommode et offensant. Cependant, il perdait toutes ses batailles. On lui reconnaissait néanmoins une forme de résilience. Il revenait vous achaler à peine trois heures après avoir reçu une volée de claques sur la gueule. En fait il était aussi difficile de se débarrasser de lui que d'une mouche dans un restaurant malpropre.

Ti-Cul Boulamite était petit, bien entendu. Il occupait toujours le premier rang à l'école, tant en classe qu'à la fin des récréations, quand on rentrait comme un bataillon vaincu et soumis, tous en ligne du plus petit au plus grand, comme des moutons.

En classe, il était une vraie calamité pour ses professeurs. Il était souvent gardé en retenue après les classes ou bien en punition dans le corridor à méditer sur ses dernières niaiseries.

Elles n'étaient jamais très subtiles. Il aimait se moquer des jambes poilues de la professeure de musique, par exemple, qui les mettait plutôt en évidence sous ses bas de nylon de couleur chair.

-Madame, vous êtes-vous peigner les jambes à matin? disait Ti-Cul Boulamite dans l'espoir de faire rire toute la classe. Êtes-vous parente avec un gorille?

Il nous faisait rire, c'est certain, mais nous étions tous en retenue après la classe à cause de ses facéties. Ce qui nous donnait plutôt l'envie de lui river le nez.

-On payera pas pour tes niaiseries Ti-Cul Boulamite!

-Allez chier! qu'il nous répondait fièrement. J'vous encule toutte la gang!

Évidemment, il se faisait violemment bousculer. Et le lendemain, il recommençait le même manège en se foutant de tout et non seulement de ses professeurs. Personne n'arrivait à l'achever.

Puis nous fîmes notre entrée à la polyvalente, une grosse bâtisse rectangulaire dépourvue de fenêtres où l'on devait nous enseigner à ne pas devenir chômeurs ou assistés sociaux comme la majorité des gens originaires de notre quartier. Ça jouait dur à la poly. On avait tellement peur de la fréquenter, avec toutes les rumeurs que nous avions entendues, que nous nous étions tous acheter des couteaux de chasse et des machettes au surplus d'armée. Nous ne voulions pas être sacrifiés par les plus grands. Nous nous promettions de les ouvrir de bas en haut s'ils s'en prenaient à nous.

Ti-Cul Boulamite n'était pas en reste. Il avait plutôt opté pour des nunchakus qu'il s'était confectionnés lui-même avec deux bouts de manche à balai peinturés en noir reliés par une chaînette.

Ti-Cul n'eut pas à attendre longtemps pour s'essayer au Cogne-Fou. Baveux et teigneux comme il l'était, il envoya chier Dany Février, un gars qui avait redoublé quatre fois et qui faisait de la boxe pour faire oublier qu'il était un idiot.

-Toé j'attends à trois heures et quart, lui avait-il dit en lui foutant un coup de doigt dans le front.

Évidemment, nous ne voulions pas manquer ça.

-J'va's l'achever avec mes nunchakus... Il créra pas ça el' tabarnak! J'ai vu tous 'es films de Bruce Lee pis j'connais même le coup d'la mort! I' va pleurer de r'voir sa mère!

Dany Février l'attendait comme convenu en haut de l'escalier du deuxième coteau. Il était avec trois de ses camarades et ne pouvait pas se permettre de perdre la face pour un minable Ti-Cul Boulamite.

Ti-Cul Boulamite fut prompt. Il sortit ses nunchakus lorsqu'il fut à moins de trente pieds de Dany Février.

-Qu'est-cé qu'tu penses faire avec ça, hostie d'fausse couche? le nargua Février.

-Oua! Ya! Oooh! répondit Ti-Cul Boulamite en s'activant avec ses nunchakus.

Malheureusement, il s'assomma lui-même au cours d'une manoeuvre qu'il ne maîtrisait pas encore.

Il se donna un coup solide derrière la tête et tomba inconscient au sol.

Dany Février ne trouvèrent rien à rajouter et se contentèrent de se moquer de lui.

-On peut même pas l'fesser... I' s'tue lui-même l'hostie d'cave!

Lorsque Ti-Cul Boulamite reprit ses sens, il se promit d'asséner le coup de la mort à Dany Février la prochaine fois qu'il le croiserait.

Évidemment, il finit par manger plusieurs autres raclées. Le plus drôle c'est qu'il avait commencé à fumer et nous était revenu avec un oeil au beurre noir, un nez qui saignait et sa cigarette en bouche cassée en deux.

-J'en ai mangé une tabarnak, se contenta-t-il de dire.

Je ne sais pas ce qu'est devenu Ti-Cul Boulamite. On m'a dit qu'il était gardien de sécurité.

J'imagine qu'on doit plutôt l'appeler Antoine ou Ti-Toine ou Boulay-Lamy.

Quoi qu'il en soit, j'aurai connu le vrai Ti-Cul Boulamite et il ne saurait en exister un autre sans que ce ne soit de la fausse représentation.

samedi 18 février 2017

Trois nouvelles toiles...




Avant que les colombes ne partent en voyage...

Paul Nizan, dans Aden Arabie, débute son roman par quelque chose comme "J'avais vingt ans. Je ne laisserai personne dire que c'est le plus bel âge de la vie. Tout menace de ruine un jeune homme: l'amour, les idées, la perte de sa famille, l'entrée parmi les grandes personnes. Il est dur à apprendre sa partie dans le monde."  

Les jeunes gens dont je vais parler n'avaient pas encore vingt ans, mais c'était tout comme...

Ils avaient plutôt dix-huit ans. Ils étaient tout aussi Québécois que puceaux. Et ils vivaient à une époque triste à mourir.

Les années '80 n'auraient jamais dû exister pour un jeune Québécois. Elles ont tout de même eu lieu pour le plus grand malheur d'une bonne partie d'entre eux.

D'abord, ils eurent à digérer la défaite d'un référendum qui aurait pu faire du Québec un pays. Ils s'éveillèrent dans une province folklorique de Sa Majesté Elisabeth II, avec la sensation qu'il n'y avait pas de futur.

Reagan avait pris le pouvoir aux États-Unis. Le Canada emboîtait le pas. La religion et le conservatisme social revenaient en force avec tout ce que ça pouvait avoir de déprimant pour un jeune désabusé de tout. Céline Dion chantait Une Colombe pour le pape Jean-Paul II au Stade olympique de Montréal. On parlait du sida dans les médias comme si c'était une punition divine. On perdrait dorénavant sa virginité avec un condom, si tant est qu'on trouverait des partenaires sexuels qui ne craignaient pas la mort...

Il n'y avait plus de travail. On entra dans une période de récession économique. Une manière de dire qu'on n'offrirait plus que des jobs minables à cette génération qui faisait péniblement son entrée dans le monde.

Ces jeunes-là, ils étaient six, ne voulaient pas rater leur vie. Ils avaient même des idéaux qu'ils n'osaient pas trop formuler de crainte qu'ils ne se réalisent jamais. Ils préféraient boire en faisant semblant de rire de tout. Ils avaient l'air d'une belle bande de vieux jeunes un peu trop ringards et conformistes, même si l'époque s'y prêtait.

Ces trois gars, trois filles s'étaient donné un rendez-vous au Grossier, un bar de la ville fréquentée par la faune collégiale. Parmi les gars il y avait un gros, un grand svelte et un petit maigrichon. Quant aux filles, il y avait une grande maigre, une moyenne pulpeuse et une petite dodue. Avant cette rencontre qui devait mener à un dépucelage en règle, les gars s'étaient entendu sur une stratégie. Le gros prendrait la grande maigre. Le grand svelte irait avec la moyenne pulpeuse. Et le petit maigrichon se contenterait de la petite dodue. Les filles avaient sensiblement tenu la même conversation préalablement à cette rencontre. Sauf que la grande maigre craignait de se faire casser en deux par le gros. Ce qui fait que c'est la petite dodue qui se proposait pour le gros prétendant qu'elle n'aimait pas les petits hommes avec de petites épaules... La grande maigre irait avec le grand svelte et la moyenne dodue, pas regardante pour quatre sous, se contenterait du petit maigre, ne serait-ce que pour son humour tout relatif.

Or, il ne se passa rien.

Les jeunes hommes burent comme des trous pour gagner en assurance. Plus ils buvaient, plus ils tenaient des propos salaces comme j'ai envie d'péter...

Les jeunes filles commentèrent les gars qui passaient devant elles pour les rendre jaloux.

-Il est chou lui... Il ressemble au chanteur de Bon Jovi...

-Moé 'ssi j'le trouve choufleur... répliquait le grand svelte. J'devrais aller lui d'mander s'il veut échapper son savon dans la douche pis l'ramasser d'vant moé... Ha! Ha! Ha!

-Hostie qu't'es niaiseux! ajouta la grande maigre.

Finalement, tout se termina au restaurant L'Ananas après la fermeture du bar. Les six jeunes gens se commandèrent de la poutine. Ils firent semblant de rire d'être saouls. Puis les deux groupes partirent chacun de leur côté suivant la division des sexes: trois gars d'un bord et trois filles de l'autre.

Les filles étaient désabusés par ces garçons si peu entreprenants. Elles se disaient qu'elles préféraient les vieux mecs dans la quarantaine finalement. Ils étaient plus sérieux et on pouvait compter sur eux pour fonder un nid et y pondre ses oeufs. De plus, ils étaient romantiques et vous emmenaient au restaurant ou bien au théâtre. Ils avaient une voiture ainsi que leur propre appartement.

Les gars croyaient que les filles étaient des saintes-nitouches parce qu'ils ne savaient pas comment les approcher. Ils oubliaient qu'ils faisaient pitié à voir quand ils étaient saouls. Le gros était peigné comme un dessous de bras. Le grand svelte avait vomi trois fois devant elles. Le petit maigrichon n'arrêtait pas de leur parler d'Adolf Hitler...

-J'ai envie d'fourrer tabarnak! hurla le grand svelte tandis qu'ils traversaient le cimetière pour prendre un raccourci. J'pense que j'va's baiser ma bouteille de bière c'te nuitte! Ou bien un mort, tiens...

Et du coup, le grand svelte se mit à se faire aller sur une pierre tombale.

Ils avaient vingt ans. Ce n'était pas le plus bel âge de leur vie.

Et ils s'en allaient tous et toutes à pied parce qu'ils n'avaient pas d'autos.

Ils habitaient tous encore chez leurs parents où il n'y avait pas moyen d'emmener une fille.

Tout ça tournait dans la tête de ces trois idiots.

Heureusement que les années '80 allaient finir par passer.

Bientôt U2 prendrait le dessus sur Bon Jovi.

Bientôt ce serait fini les sorties de groupes et ils deviendraient tous farouchement libres et solitaires.

Bientôt ils ne seraient plus puceaux et feraient chavirer tous les coeurs.

Les colombes partiraient en voyage et se mettraient enfin à fourrer à plein cul.