samedi 10 décembre 2016

Les faux-culs et le soi-disant petit monde

Je me sentais différent sans me sentir étranger lorsque j'allais à l'école primaire et secondaire. Je lisais un peu plus que la moyenne de mes camarades et je m'isolais souvent des autres pour dessiner. Ils avaient tout de même cette délicatesse de regarder par-dessus mon épaule pour signifier qu'ils m'acceptaient. Boutch, alias gros Boutch, était un comique.

Cela s'est dégradé au collégial puis à l'université. J'ai eu le malheur de fréquenter un collège et une université du secteur privé. Je me suis retrouvé isolé des miens. J'ai bien sûr rencontré des personnes cool que je fréquente encore. Par contre, il y a eu une cassure.

Les baveux du secondaire n'étaient plus là. J'allais néanmoins découvrir qu'il y avait pire que les baveux. Il y avait des faux-culs prétentieux et condescendants.

Je me suis d'abord senti sale, pauvre et vulgaire au collège privé. Je ne pouvais pas aller en Floride pour le Springbreak. Je marchais sous le soleil brûlant, la pluie ou la neige pour me rendre au collège. Je travaillais dans une épicerie. Je disais moé pis toé et avais des problèmes d'élocution qui témoignaient de mes origines sociales. On me le faisait comprendre tous les jours, de toutes les manières, que je ne faisais pas partie des jeunes leaders de cette élite de merde.

J'ai tenté un temps de me dissocier de ma classe sociale par une forme d'arrivisme qui ne m'allait pas du tout. Je me suis mis à singer les bourgeois, à bien parler, à jouer au snob, à me gonfler d'orgueil de lire Nietzsche et d'écouter du Mozart. J'allais faire mon chemin dans la vie... Je serais bientôt avocat et le petit peuple m'applaudirait comme le petit pauvre qui a réussi quelque chose. Je serais un héros de la classe ouvrière qui devrait m'embrasser la main en m'appelant maître ou docteur.

Ma balloune s'est dégonflée à l'Université Laval. Au bout d'une session à la faculté de droit, je me suis retrouvé sans le sou. J'ai dû me trouver du travail. C'est ainsi que je suis devenu préposé aux bénéficiaires au Centre hospitalier de l'Université Laval qui fût, à bien des égards, ma planche de salut.

Je suis redevenu plus humble et plus humain au contact de la maladie et de la souffrance humaines. Mon ego, plus vaste que le monde, s'est fort heureusement rétréci. Bref, cela m'aura sauvé de mon narcissime et de mon opportunisme.

Au bout de trois mois de travail, mon idéal de surhomme nietzschéen s'est étiolé pour laisser place à mon indignation sociale, c'est-à-dire à la solidarité avec les gens de ma caste. C'est ce qui me conduisit naturellement à militer au sein d'organisations d'extrême-gauche avec plus ou moins de succès. Je me suis senti plus près que jamais des pauvres.

Ce sentiment s'accentua tellement que j'ai quitté le militantisme où je décelais encore les traces de la condescendance envers les prolétaires, des gens que l'on qualifiait d'ignorants et d'aliénés par le système. Le petit peuple, pour les marxistes, avait besoin de solides organisateurs révolutionnaires qui avaient conscience des intérêts du peuple... C'est ce qui m'a fait décrocher. Je ressentais en mon for intérieur que je n'étais pas un faux-cul. J'étais sans doute un anarchiste solitaire et solidaire.

De retour à l'université en philosophie, j'ai tenté autant que faire se peut de poursuivre mes études dans un climat tout aussi démotivant. J'ai obtenu mon baccalauréat en lavant les chiottes à l'université et en torchant des culs dans un CHSLD.

Quelque chose me ramena vers les bas-fonds de la ville où j'eus l'impression de trouver plus de sagesse que dans les têtes desséchées des universitaires. Je m'ennuyais de cette grandeur d'âme qui faisait si cruellement défaut aux gens qui se croyaient supérieurs et qui ne l'étaient aucunement. J'avais de meilleurs discussions avec Ti-Ben qu'avec le professeur Burp, un être fat qui n'avait rien d'original dans le crâne.

J'ai bien sûr appris à bien lire et à bien écrire. J'ai acquis des méthodes de travail que je pourrais qualifier de rigoureuses. Pourtant, je ne me sentirai jamais universitaire.

Quelque chose de plus fort que la logique me rattache à mon monde, mon quartier, ma classe sociale.

La plupart de mes relations avec des universitaires ont mal tournées.

Mes relations avec les soi-disant trous du cul, les illettrés et les analphabètes sont demeurées stables et se sont même améliorées.

Je comprends mieux l'ivrogne dans un bar que je ne comprends l'universitaire ivre de dogmes poussiéreux.

Je ne demande pas à tout le monde de penser comme moi.

Je me permets simplement d'expliquer qui je suis intrinsèquement.

Je ne me prétends pas le meilleur pour autant.

Je ne demande à personne de suivre ma trace.

Tout ce que je sais, c'est que je suis bien parmi ceux qui ne pètent pas plus haut que le trou.

J'aurais pu péter plus haut que le trou en me dévissant le coeur et la tête.

Je ne l'aurai jamais fait.

Je me suis fait un point d'honneur de ne pas renier mon monde et mes origines.

Je n'aspire pas à fréquenter des marquises et des notables qui camouflent sous de l'eau de Cologne l'odeur pestilentielle de leur mépris des miens.

Il y a beaucoup trop de je dans ce billet, je le sais et je m'en excuse.

Je vous prie de me pardonner cette trop longue confession avec cet air populaire dans lequel ma jeunesse a baigné...


vendredi 9 décembre 2016

Tabarnak que c'est pas beau sacrer...

Tabarnak que c'est pas beau sacrer…

C’est pas beau de porter une chemise carreautée.

C’est pas bien faire des fautes d’orthographe.

C’est ridicule de manquer de vocabulaire.

C’est stupide de ne pas connaître le nom des cépages.

C’est de l’ignorance crasse que de ne pas savoir distinguer un osso bucco d’un ostéopathe.

Les gens qui disent moé pis toé sont vulgaires et méritent d’être condamnés aux pires travaux.

Comme je le disais aux anglophones qui se gaussaient de mon accent : I can speak your monkey language. Can you speak mine?

Oui, je sais parler le bourgeois et j’écris même sans fautes. Je comprends ces gens de la haute que je méprise autant qu’ils méprisent les petites gens qui leur torchent le cul et leur permettent de se goinfrer à leurs dépens.

Je connais tous les lieux communs et clichés des nobles gens qui se prétendent cultivés pour se permettre d’être méprisants et condescendants envers le peuple.

Je sais dire toi et moi, flegme et accointance.

Pourtant, je n’ai pas honte d’être moé.

Je n’ai pas honte de sacrer, comme mon père, et de parler le joual comme ma mère.

Je n’ai nullement l’impression de niveler ma pensée vers le bas en parlant la langue de mon peuple.

Je n’ai pas le sentiment d’être sale, vulgaire et bouseux parce que je porte une chemise carreautée.

Bref, je considère qu’il y a des hosties de limites à chier sur le peuple.

Je m’indigne bien plus d’un bandit à cravates qui vole le peuple en sachant dire toi et moi que je ne m’insurge des propos d’une serveuse de casse-croûte qui croit avoir son mot à dire sur la marche du monde.

Comme le chantait Jacques Brel, les bourgeois c’est comme les cochons. Plus ça devient vieux et plus ça devient con.

Je n’en ai rien à crisser du bon et du beau parler.

Tout le monde chie à la même place.

Les riches comme les pauvres.

Madame la marquise qui tient sa chronique de bienséance dans un journal jaune de Montréal comme le gars de livraison qui ne trouve pas toujours une toilette à la portée de ses pieds.

Je sacre comme un charretier, souvent, et sans aucune forme de culpabilité.

Je ne juge pas les gens en fonction de leur compte bancaire ou de leurs diplômes.

Je les juge selon leur grandeur d’âme, leur bonté et leur volonté de ne pas se comporter en faux-culs.

Les gardiens de la morale sont en faillite du simple fait qu’ils ne sont pas eux-mêmes des exemples de probité.  La soi-disant élite n’a pas de leçons à donner.

Personne n’a à se sentir petit devant ceux qui se montrent mesquins envers tous.

Fuck them.

10 leçons pour être heureux

Les revues légères abondent en leçons sur tout et n'importe quoi.

Je pourrais gagner ma vie en écrivant de telles niaiseries si je laissais de côté ma propension à la colère et à l'indignation.

Il faut des chiffres clairs nets et précis pour donner des leçons: les trois façons de, les cinq façons de, les dix façons de. Jamais les quatre façons de. À la rigueur, les sept façons de.

Je vais y aller pour les 10 leçons pour être heureux dans la vie.

Je vais même m'inventer un titre...

***

10 leçons pour être heureux


Par Gaétan Bouchard
Philanthrope




1- Soyez léger.

2- Ne remettez pas votre bonheur entre les mains d'une théorie. Ne comptez pas sur les 10 leçons pour être heureux ou autres fadaises.

3- Mangez ou buvez quelque chose qui a bon goût.

4- Sortez dehors.

5- Restez chez-vous.

6- Dites à voix haute "Attends que je t'attrape satrape trappeur frappé par l'attrape-nigaud!" plusieurs fois.

7- Gardez le silence pendant trois secondes en ne pensant à rien de particulier.

8- Dormez.

9- Si on vous coupe un bras, dites-vous qu'il vous en reste un autre. Si on vous coupe les deux bras, dites-vous que vous avez vos deux jambes. Si on vous coupe les bras et les jambes et la langue -alouette! - dites-vous que vous n'avez pas de chance et apprenez à rire de vous-même.

10- Faites l'amour seul, en couple ou en groupe.



jeudi 8 décembre 2016

CONTES DE NOËL PAS RACONTABLES

J'ai effectué une mise à jour sur une série de contes que j'ai écrits en 2010.

Vous trouverez tout ça en cliquant ici.


Crier pour rien

8 décembre 1904. Une fine neige tombe sur Montréal. Les ouvriers du quart de soir s'apprêtent à remplacer ceux du quart de jour dans les bas-quartiers de la ville. Ça gueule dans les taudis parce que les travailleurs ne sont pas suffisamment économes. Ils voudraient manger des oranges et des beurrées de mélasse tous les jours au lieu de se serrer la ceinture comme il se doit. Ils demandent la lune parce qu'ils sont jaloux de ceux qui réussissent bien dans la vie. C'est une maudite époque où celui qui n'a rien voudrait voler celui qui a tout. Des socialistes venus des États-Unis, des Juifs pour la plupart, viennent monter la tête des ouvriers. Le désordre règne jusqu'au sein des bonnes familles. Des jeunes filles se mettent à réclamer le droit de voter et de porter des pantalons. La belle et bonne société est perturbée par la canaille.

Les patrons, quant à eux, profitent d'un moment de détente pour oublier tous les soucis qui les préoccupent.

Comme ces quatre hommes tirés à quatre épingles qui se réunissent souvent en fin de journée pour partager un bon cigare autour d'un bon porto. Ces gentilshommes ont en commun le statut d'hommes d'affaires avisés. Ils brassent beaucoup d'argent. Ils ont des idées bien arrêtées sur la direction que doit prendre le monde.

-Heureusement que nous sommes des gentlemen! Il n'y a plus que ça, des gens qui crient et hurlent comme des enfants gâtés! Ce n'était pas assez que de demander la semaine de soixante heures. Maintenant, ils voudraient qu'on paie les heures supplémentaires et qu'on verse des indemnités aux travailleurs accidentés comme si nous étions une oeuvre de charité! Est-ce que j'ai l'air d'une soeur grise moi?

-Tu as bien raison Roland. Ils n'ont plus de limites! On aurait dû leur couper l'herbe sous le pied... Envoyer l'armée... Arrêter les meneurs et les pendre en public pour sédition! Mais non! On devient mous... On se laisse gagner par une forme de tolérance qui rend notre situation intolérable... On vend l'utopie aux gens au lieu de leur servir les moyens qu'il faut pour économiser et mener une vie de bon catholique! Tout est à sa place dans ce monde, comme Dieu l'a décidé. Un mouton ne peut pas devenir un lion. Et on ne peut pas obliger un lion à se comporter en mouton...

-Très juste Armand! C'est comme ma fille... Imelda... C'est triste à dire, mais je ne sais plus quoi faire avec elle! Les policiers l'ont arrêtée la semaine dernière parce qu'elle criait au beau milieu de la rue en distribuant des tracts qui réclamaient... j'ai peine à le dire... qui réclamaient le droit de vote pour les femmes! Et je sais qui lui a mis ça dans la tête... Elle fréquente la maudite Bertha Larose...  La Larose qui fréquente un sale Juif de Saint-Henri qui a été arrêté pour des activités subversives... C'est un communiste et un athée! Je crains que ma fille se fasse happer par ses charognes qui auraient mieux fait de rester aux États-Unis...

-Il faudrait que tu tiennes la bride plus serrée mon ami. On ne peut pas laisser nos filles jeter le déshonneur sur nos familles... Montre-lui que c'est toi le patron! Apprends-lui les bonnes manières à grands coups de ceinture sur les fesses! Et dis-toi que tu fais ça pour son bien...

-Oui... Je veux bien... Mais sa mère me tuerait... Mon épouse elle-même se laisse gagner par ces propos séditieux! Elle hurle autant que ma fille... Pas moyen de lui faire entendre raison sur quoi que ce soit... Elle répète les âneries des Juifs américains et autres protestants qui ne se mêlent pas de leurs affaires... J'ai dû rencontrer monsieur le curé à maintes reprises pour qu'il lui fasse entendre raison lorsqu'elle va au confessionnel... Je lui ai dit de remettre ses paroissiens à leur place... de leur rappeler que des athées s'inspirent du Diable pour saper les fondements de nos familles et de notre peuple!

-Crier, hurler, gesticuler, vociférer! Ils ne savent que faire ça, ces singes! Est-ce que je crie, moi? Est-ce que je gesticule, moi? Je suis posé, raisonnable et logique. Je ne me laisse aucunement emporter par les émotions qui sont de très mauvais maîtres... Regardez-les ces suffragettes, ces socialistes, ces fauteurs de troubles! Ils ne savent que crier, protester, bloquer! Et le pire, c'est que nos députés eux-mêmes se laissent ramollir... Ils fréquentent des clubs de francs-maçons et s'abandonnent à des idées insensées pour flatter leur électorat de pouilleux qui ne savent ni lire ni écrire!

-Oui... Tu as raison... J'en ai même entendus dire que les femmes au foyer devraient recevoir des allocations pour nourrir leurs bébés... Imaginez! Les oiseaux n'ont pas un gros cerveau et ils savent pourtant nourrir leurs oisillons... Après les allocations familiales, que vont-ils demander, hein? La semaine de quarante heures je suppose? Des indemnités pour les accidents de travail? Des fonds publics pour les paresseux et les mendiants? Le droit de vote des femmes? Le médecine gratuite? Cela ne fait pas sérieux! Il faudra bien leur faire ravaler leurs paroles... débusquer les meneurs... les mettre en prison au pain sec et à l'eau... la déportation... la pendaison des rebelles... Enfin! quelque chose qui maintiendra l'ordre et la sécurité de nos affaires!

-Ah Gérald! Si ta fille ne veut pas t'obéir, je te le dis, c'est parce qu'elle fait de l'hystérie... Je vais te donner le nom d'un médecin qui a fait interner la fille de Robert à l'asile... C'était pour son bien... Le remède était drastique mais après plusieurs douches à l'eau froide, elle a fini par calmer ses ardeurs... Elle est maintenant mariée et se comporte en honnête épouse catholique... Si on ne l'avait pas envoyée à l'asile, imagine où elle en serait aujourd'hui? Elle serait l'une de ces viragos qui portent des pantalons  et demandent que les femmes puissent voter, devenir médecin, avocat ou éboueur! Voyons donc! C'est ir-ré-a-lis-te!!! Bon sang! Qu'elles cessent de chialer comme des hyènes! Il faut qu'on leur montre à se tenir à leur place! Ça suffit!

La neige tombait encore à gros flocons sur Montréal. Les rues étaient désertes. Tout le monde était soit à la maison, soit à l'usine. Nos quatre amis regardaient leur montre. Ce serait bientôt l'heure de se séparer.

-On se revoit demain gentlemen?

-Of course, mon cher ami... Of course!

Nouveau billet pour le Hufftington Post Québec

Mon nouveau billet est paru ce matin dans le Hufftington Post Québec.

Il reprend le billet paru hier sur mon blogue.

Rambo, Chartrand et la démocratie directe.

mercredi 7 décembre 2016

Chartrand, Rambo et la démocratie directe

Bernard Gauthier,
représentant du local 791 de la FTQ-Construction
Un ami m'a raconté hier une anecdote mettant en scène l'anarcho-syndicaliste Michel Chartrand.

Michel Chartrand avait été invité à parler devant des travailleurs d'usine de la Mauricie. L'un d'entre eux, dans la salle, s'était levé pour dire qu'il manquait de leaders au Québec.

Or, Chartrand pouvait se montrer baveux.

-Es-tu un leader toé? Pourquoi faudrait que t'attendes ça d'un autre? Prends ta place, deviens un leader ou ferme-la... lui aurait dit Chartrand.

Je ne peux pas confirmer l'authenticité de cette anecdote mais elle semble coller à l'image que je me suis faite de ce personnage.

Si je vous raconte ça, c'est par mesure de prévention. Je vais en effet vous parler de Bernard Gauthier, alias Rambo. Ce célèbre syndicaliste de la Côte-Nord a annoncé cette semaine son intention de porter les couleurs de ce parti des sans-partis qui a été rebaptisé récemment Citoyens au pouvoir du Québec (CPQ). Ce qui est tout de même étonnant, à moins d'être blasé de tout.

Bernard Gauthier n'est pas un "sauveur". Il le dit lui-même et je veux bien le croire. Il se dit un citoyen "écoeuré d'être écoeuré". Il est devenu le porte-parole d'un obscur parti dont les statuts rappellent étrangement ceux du Parti Pirate islandais. C'est sans doute dans l'air du temps cette idée de ne plus faire confiance aux partis politiques traditionnels. J'y vois un signe positif de prise en charge de la chose publique par les citoyens et les citoyennes désabusés par les "gentils organisateurs".

Le parti des sans-partis CPQ propose de se saborder s'il prend le pouvoir. Son but est d'instaurer une démocratie directe et par cela même de favoriser un certain idéal républicain largement abandonné par les partis politiques traditionnels. Le CPQ propose encore plus de démocratie pour remédier au désengagement des citoyens face à la chose publique, prenant acte du fait que l'abstentionnisme est le résultat d'un système politique vicieux où le citoyen est bien plus consterné que concerné.

La démocratie parlementaire telle que nous la vivons et l'avons vécue est en faillite. La philosophe Simone Weil l'avait compris avant tout le monde lorsqu'elle rédigea sa fameuse Note sur la suppression générale des partis politiques. Elle avait compris que les partis politiques sont des associations de gens qui complotent dans les coulisses du pouvoir contre le peuple. Ils ne servent jamais la justice, la liberté et la vérité. Ils se nourrissent d'argent et ne véhiculent que de la propagande. La pensée n'y est jamais libre. Les citoyens n'y sont toujours que des accessoires, de vulgaires leviers pour prendre le pouvoir et faire ensuite ce que l'on veut.

Les partis politiques servent inévitablement l'oligarchie. Le peuple y est sous-représenté. On y voit rarement des serveuses de casse-croûte, des préposés aux bénéficiaires, des journaliers ou bien des travailleurs de la construction.  Il semble que le parlement soit le terrain de jeu des avocats, médecins, professeurs et journalistes qui sont largement sur-représentés.

Nous sommes devenus des adultes. Les gens sont plus renseignés qu'auparavant. Ils peuvent participer aux décisions aussi bien, sinon mieux, qu'un malfrat qui s'y engage pour s'y remplir les poches avec l'assentiment de ses commanditaires vers lesquels l'ascenseur redescend inévitablement.

Une maxime faussement attribuée à Einstein laisse entendre que seuls les fous s'attendent à un résultat différent en répétant toujours la même chose.

Nous avons répété ad nauseam la politique partisane qui ne nous a mené à rien d'autre qu'à la faillite de notre communauté. Des politiciens véreux ont détourné nos institutions publiques de leur vocation pour tout vendre à rabais aux promoteurs du capitalisme sauvage. Qu'ils soient de gauche ou de droite, le politicien traditionnel est toujours à la solde des banquiers et jamais au service de ses concitoyens. Il est temps de mettre un terme à la lente agonie de nos institutions démocratiques en favorisant l'engagement des citoyens dans la vie politique du Québec.

Qu'un gars du peuple conscient de faire des fautes d'orthographe monte au front pour dire le fond de sa pensée, c'est la preuve par A plus B que le temps des experts est révolu. C'est la preuve qu'on peut devenir juré dans un procès ou député au parlement sans avoir à montrer le contenu de son compte bancaire. Tous les citoyens sont égaux, cela va de soi...

Je ne donnerais pas le bon Dieu sans confession à Bernard Gauthier, ni à Chartrand, ni à qui que ce soit. Par contre, il faut savoir reconnaître qu'il est des événements fondateurs dans la vie d'un peuple.

Le Printemps érable, en 2012, était l'un de ceux-là. Du jour au lendemain, nous avons tous été surpris par l'ampleur de la contestation et par la justesse des revendications qui transcendaient largement le simple point des frais de scolarité. On a assisté à la naissance d'un mouvement sans chef qui déboussola les experts de la chose publique.

D'aucuns ont laissé entendre que ce mouvement n'avait rien donné, qu'il était mort dans l'oeuf.

D'autres ont sans doute dit que le Québec manquait de leaders...

Pourtant, nous sommes encore bercés par l'onde de ce caillou jeté dans la mare.

Il y a eu un avant et un après Printemps Érable.

Les Québécois, comme la plupart des peuples du monde, ont réalisé qu'ils étaient floués, dépossédés et ridiculisés par les élites au pouvoir.

Des mouvements citoyens ont essaimé partout dans le monde. Des mouvements sans chef, spontanés, qui se réclament de quelque chose comme la démocratie directe.

Bernard Gauthier aurait pu militer pour le Parti Québécois ou tout autre parti soucieux de tromper l'électorat avec de la bullshit.

Ce n'est pas la voie qu'il a choisi.

Il n'a pas choisi de siéger sur quelque chose qui s'apparenterait au CA du Mouvement Desjardins qui a ruiné l'idéal coopératif en minant le pouvoir décisionnel des membres.

On peut lui reprocher ses coups de gueule, ses propos intimidants de syndicaliste et tout le tralala.

Quant à moi, pour le moment, j'y vois l'un de mes frères de combat. Ce qui n'a pas échappé à l'écrivain Victor-Lévy Beaulieu qui a écrit une biographie à son sujet. J'ai même eu le malheur d'en parler sur mon blog.

Bref, Bernard Gauthier est un gars de ma classe sociale.

Un gars du peuple qui monte au batte comme on dit.

Les experts et les spécialistes se sentiront sûrement menacés par la canaille et autres sans-culottes qui veulent prendre d'assaut ces institutions qui nous servent si mal.

Ils font maintenant partie du problème.

Les étouffoirs de la liberté et autres fossoyeurs de la chose publique peuvent d'ores et déjà en prendre pour leur rhume.

L'heure de la démocratie directe a sonné.

mardi 6 décembre 2016

Coupable d'être pauvre et malade

On dit de la maladie qu'elle peut tomber sur vous comme la même misère tombe sur les pauvres. Si vous êtes pauvres et malades, plus rien ne peut vous tomber dessus. Enfin, on peut se permettre de le croire même si les faits ne croient en rien.

Jeanne n'avait pas les moyens de tomber malade puisqu'elle était raide pauvre. Elle avait quatre bouches à nourrir dont son mari, Ti-Pet, qui avait fait une dépression après avoir perdu sa job au casse-croûte Chez Roger. Ti-Pet avait plutôt l'air d'un gros pet foireux, chauve et mal rasé, qui portait toujours des pantalons de gymnastique en coton ouaté qui lui faisaient puer de la poche. Il était laid, évidemment, et n'essuyait jamais les taches de moutarde ou de beurre d'arachides aux commissures de ses lèvres.

Quand à Jeanne, c'était une madame toute maigre de trente-cinq ans qui avait l'air d'en avoir cinquante. Il lui manquait déjà plusieurs morceaux, dont des dents. Elle boitait d'une jambe après s'être tourné la cheville. Ses vêtements étaient tout autant élimés que kitsch. Ses cheveux étaient roux et crépus comme des tampons à récurer. Elle sentait la vanille et le vieux tabac. Bref, elle n'avait rien pour elle.

Jeanne faisait des ménages pour une firme qui obtenait des contrats gouvernementaux en sous-traitance. Évidemment, Jeanne ne bénéficiait pas des conditions salariales et avantages sociaux du Comité paritaire de l'entretien ménager. Jeanne était payée au salaire minimum et son patron était plein d'astuces pour ne jamais payer les heures supplémentaires. C'est à peine s'il payait les congés fériés. Dans la tête de son patron malveillant, les Normes du travail nuisaient à l'économie. Il aurait aimé pouvoir payer ses employés deux ou trois piastres de l'heure, sans avoir à débourser pour toutes ces charges sociales. Évidemment, il ne payait jamais d'impôts et multipliait les coups bas pour s'affirmer en tant que maître et saigneur de toutes choses.

Un beau matin, enfin un matin pas si beau que ça, Jeanne s'était réveillée avec d'affreuses douleurs abdominales. Elle avait vomi du sang en plus de tacher sa petite culotte.

Comme elle n'avait pas de médecin de famille, elle s'était présentée à l'urgence de l'hôpital régional pour savoir ce qu'elle avait. C'était, pour tout dire, une grosse tumeur à l'utérus.

-La tumeur est énorme et nous allons devoir vous opérer la semaine prochaine... Deux à trois mois d'arrêt de travail, lui avait dit le docteur. Vous faites aussi une phlébite. Va falloir vous déboucher ça...

-Je ne peux pas cesser de travailler! Je suis le seul soutien de ma famille! On ne connaît personne pour nous prêter de l'argent! Je vais perdre ma job! avait pleuré Jeanne.

Le médecin eut la décence de hocher la tête, sans plus. Il n'avait pas que ça à faire, écouter les doléances des misérables des bas-quartiers.

Raymond, le patron de Jeanne était en beau fusil. Ce gros tabarnak au visage porcin ne se laissait jamais gagner par la pitié. Il traitait ses employés comme de la marde pour que le gouvernement, via le parti politique au pouvoir, lui fournisse toujours plus de contrats. Il cassait autant d'employés que de syndicats, ce bougre, et devenait indispensable à la survie du capitalisme sauvage.

-Si tu penses que j'va's t'garder ma crisse de profiteuse! qu'il lui avait dit pour lui remonter le moral. Si t'es pas capable de suivre, c'est pas mon problème. J'suis pas l'Armée du Salut moé tabarnak!

Il l'avait donc congédiée de crainte qu'elle ne vienne mettre du sable dans l'engrenage de sa compagnie.

-Qu'est-cé que j'vais faire? Qu'est-cé que j'va's devenir? s'inquiéta Jeanne sur le chemin du retour qui la ramenait chez-elle.

Arrivée à la maison, elle vit Ti-Pet qui regardait Le tricheur à la télé tandis que ses trois garçons se fessaient dessus pour une palette de chocolat que l'un d'entre eux avait gobé sans la partager.

Jeanne s'effondra dans le fauteuil et pleura toutes les larmes de son corps.

-Bouhouhou! Waaa!

Ti-Pet piqua une colère.

-Tu m'empêches d'écouter mon programme avec ton hostie d'braillage! As-tu fini d'toujours brailler tabarnak?

-J'ai perdu ma job! Faut qu'ej' me fasse opérer! J'pisse el' sang! Comment qu'on va arriver, hein?

-Hostie tu fais toutte pour nous crisser dans 'a marde! Moé j'me fends l'cul pour garder 'es enfants pis toé toutte c'que tu trouves à faire c'est d'toutte crisser ça là! Comment j'va's payer mes cigarettes calice? Tu penses rien qu'à toé égoïste!

-Ti-Pet! I' vont m'faire la grande opération!!! Qu'est-cé qu'tu voulais que j'fasse sacrament? Tu pourrais pas te l'ver l'cul pis t'trouver une job? Pourquoi y'a juste moé qui s'fend l'cul pour la maison?

-M'man passe-moé cinq piastres! demanda Arnaud, le plus vieux de ses enfants qui avait déjà quatorze ans et beaucoup d'acné.

-J'peux pas... J'ai perdu ma job... J'ai pas une cenne...

-Ah oui? Comment j'va's faire pour payer mon jeu vidéo ma crisse de chienne? Hostie d'nulle de crisse!

-Parle-moé pas d'même! J'su's ta mère!

-C'est ça va chier vieille crisse de lette! Les parents de Ronny lui paient toutte c'qu'i' veut pis moé j'ai jamais rien parce que mes parents sont des hosties d'minables!

Ti-Pet se leva et glissa jusqu'à sa chambre où il s'enferma pour pouvoir continuer à regarder Le tricheur à la télé.

-Y'en a-tu un seulement qui m'aime dans c'te crisse de maison de fous? Gang de crisse d'innocents! Chu malade! J'pourrais crever! J'ai pardu ma job! Calice de gang de crisse de famille de mongols!

-Ta yeule! J'écoute la tévé! hurla Ti-Pet. Crissez-moé toutte patience tabarnak!

-Si j'ai pas mon cinq piastres, j'va's l'voler calice!

-Bouhouhou! Snif! sanglota Jeanne en se frappant la tête avec la paume de sa main.

Évidemment, tout le monde l'avait laissée pleurer toute seule en se demandant ce qu'avait cette crisse de folle à vouloir saper leur moral.

Paresseuse comme elle était, Jeanne fit une dépression au lieu de se faire opérer.

On la vit se promener dans la rue les pantalons maculés du sang jaillissant de son utérus malade.

Ses enfants furent confiés à la Direction de la protection de la jeunesse parce que Ti-Pet ne savait pas comment s'en occuper.

Ti-Pet se loua une chambre dans un taudis pour hommes seuls, célibataires et alcooliques. Il pouvait écouter Le tricheur comme d'habitude mais le vieux téléviseur qu'on lui fournissait déformait un peu les visages. C'était comme s'ils n'avaient plus de nez.





lundi 5 décembre 2016

Devenir éboueur ou Gotlib

Quand j'étais jeune, je souhaitais devenir éboueur. J'avais été impressionné par une bédé de Gotlib dans laquelle il racontait avoir eu le même souhait. L'éboueur représentait l'aventurier, celui qui découvre des trésors cachés dans les poubelles. L'éboueur était cet homme libre qui se tenait derrière son camion comme le corsaire se tient sur la rampe de son navire prêt à l'abordage du bateau ennemi.

Puis j'ai voulu devenir Gotlib. Je l'imitais autant que faire se peut. Je m'amusais à créer des fanzines où mes personnages étaient de piètres copies tirées de l'univers de Gotlib.

C'est donc dire qu'il m'a marqué. Comme il a marqué des générations de francophones adeptes de rigolade et de contre-culture.

Il y a probablement un peu de nous dans Gotlib. S'il n'y avait pas eu Mainmise pour influencer le magazine français Actuel, le monde déjanté de Crumb n'aurait peut-être pas atteint Gotlib pour l'emmener aussi loin dans son iconoclastie. Aussi, je tiens à souligner le travail exceptionnel réalisé par les membres de Mainmise à l'époque où Jean Basile en était la figure centrale. L'équipe de Mainmise aura insufflé une énergie exceptionnelle aux créateurs d'hier et d'aujourd'hui. Aucune revue québécoise, à mon humble avis, n'est arrivée à la cheville de Mainmise. Aucune. Et je pèse mes mots.

Il est sans doute étrange de rendre hommage à Gotlib en félicitant Mainmise...

Pourtant, tout vient de là, j'en suis convaincu.

Gotlib aurait été tout aussi excellent sans son imprégnation de la contre-culture américaine. Par contre. la fréquentation de Robert Crumb l'aura emmené plus loin dans son mépris des conventions établies. Qui a publié Crumb en français? Mainmise. Qui l'a repris en France? Actuel, qui tirait son inspiration de Mainmise. Puis Fluide glacial, qui a poursuivi le travail d'Actuel via la bande dessinée.

Cela dit, il convient de saluer le magnifique coup de crayon de Gotlib. Son dessin épuré était fortement contrasté. Ses traits étaient tout aussi fins que gras. Ses dessins étaient conçus d'un geste souple et assuré.

Nous sommes probablement des millions à être en deuil de Gotlib.

Des millions à nous rappeler avec émotion les Dingodossiers, Rubrique-à-brac, la coccinelle, Gai Luron, Superdupont, Isaac Newton, Pervers Pépère, Hamster jovial...

C'était l'idole de ma jeunesse. Justement parce qu'il n'y allait pas avec le dos de la cuillère.

J'ai rêvé un temps de devenir bédéiste parce que Gotlib était mon inatteignable étoile.

Oui, devenir éboueur ou Gotlib...









samedi 3 décembre 2016

C'est comme ça, oui...

Il était une fois quelqu'un qui n'était ni petit, ni gros et ni moyen. C'était quelqu'un d'énorme qui n'aimait ni le chou ni les vols-au-vent au poulet.

On lui connaissait pas d'amis parce qu'il n'avait jamais le temps pour ça.

Il n'était pas vraiment chauve même s'il avait peu de cheveux.

Il portait souvent le même pantalon ainsi que la même chemise. Pour la simple et bonne raison qu'il avait acheté plusieurs items du même modèle. Ça ne le dérangeait pas de ne pas être à la mode. Pourvu qu'il ne soit pas tout nu et tout était tiguidou.

On disait qu'il buvait beaucoup. Surtout de l'eau. Il pouvait boire jusqu'à six litres par jour si ce n'était pas plus.

Or, c'était la veille de Noël.

Il marchait seul sur les trottoirs, comme d'habitude, et n'avait pas l'esprit à la fête.

Les chansons et cantiques de Noël le laissaient froid.

Il pensait au charbon.

Il se demandait quelle était la quantité de charbon produite au pays chaque année.

Il se demandait aussi si l'ingestion de charbon pouvait vraiment guérir les cors aux pieds.

Il n'avait pas de cors aux pieds. Mais il avait entendu ça. Et ça lui titillait l'esprit pour rien. Comme s'il n'arrivait pas à chasser ça de sa mémoire.

Il songeait aussi à Mister Péteux. Pourquoi Mister Péteux? Il avait entendu ça aussi. C'était un gars qui vivait au-dessus de l'appartement de Raymonde Langevin. Il ne la connaissait pas plus mais il l'avait entendu dire que les cloisons de son logement étaient si mince qu'elle entendait son voisin péter. D'où son surnom de Mister Péteux.

À part de ça tout allait bien.

C'était une veille de Noël comme les autres.

Pas de quoi en faire un fromage.

Comme il n'était pas marié, il n'avait pas d'enfants.

Il ne faisait rien à Noël et rien au Jour de l'An.

Il vivait dans l'indifférence la plus totale. Autant de la sienne que de celle des autres.

Sa seule passion était de ne pas en avoir.

Il n'écoutait ni la télé ni la radio.

Il s'assoyait dans sa chaise berceuse, lorsqu'il revenait du boulot, et ne faisait jamais rien d'autre que de regarder les murs et les plafonds.

Il n'aimait pas lire.

Il n'aimait pas la musique.

Il n'aimait rien ni personne.

Et, le pire dans tout ça, c'est qu'il ne se saoulait jamais.

Personne ne sait son nom.

C'est à peine si son propriétaire le sait.

C'est comme ça.

Oui.